Les difficultés éprouvées par les autorités fédérales pour identifier le terroriste présumé Mohamed Achraf alors qu'il était détenu à Zurich en vue de son expulsion illustrent un problème chronique de la lutte antiterroriste en Suisse: la rivalité entre les policiers du Service d'analyse et de prévention (SAP) et ceux de la Police judiciaire fédérale (PJF), qui dépendent pourtant du même office et du même conseiller fédéral, Christoph Blocher.

Le SAP détient le monopole des contacts avec les agences étrangères de sécurité intérieure. Il a ainsi été le premier à apprendre de l'Espagne l'identité et le pseudonyme utilisés par Mohamed Achraf. Mais ces renseignements semblent n'avoir été communiqués ni à la PJF, ni au Ministère public de la Confédération, seule instance compétente pour ouvrir une enquête sur des soupçons de terrorisme. La loi oblige pourtant le SAP à transmettre «sans retard» à la justice les informations qui sont «utiles à la poursuite pénale».

Le 29 septembre dernier, les hommes du SAP sont allés questionner Mohamed Achraf dans sa cellule zurichoise, alors qu'il se trouvait en détention provisoire. Mais ils n'ont pas pu le placer sous surveillance ni ordonner son arrestation, puisque ce pouvoir appartient à la justice et à ses agents, donc à la PJF. Une enquête judiciaire n'a pu être ouverte que trois semaines plus tard, après des fuites dans la presse et juste avant que Mohamed Achraf ne soit expulsé vers l'Algérie et disparaisse.

Politique délibérée

Certains observateurs estiment que la réticence du SAP relève d'une politique délibérée: ses fonctionnaires, jaloux de leurs collègues de la PJF, garderaient pour eux les informations reçues de l'étranger. Un épisode passé sous silence jusqu'ici en dit long sur les relations entre les deux services. Au début de l'année, une délégation française qui rendait visite à la PJF a été interceptée par les hommes du SAP à son arrivée à Berne. Depuis, les relations entre les deux polices étaient censées s'être améliorées.

La délégation des Commissions de gestion du parlement enquête sur ce thème depuis plusieurs mois. Selon son secrétaire, Philippe Schwab, «il y a une cloison assez étanche entre le SAP, chargé de la prévention, et la PJF chargée de la répression. Mais il est trop tôt pour dire si le problème [ndlr: Achraf] doit être mis sur le compte d'une prétendue «guerre des polices» ou d'autres facteurs». A l'Office fédéral de la police, on préfère ne pas se poser la question: officiellement, selon sa porte-parole Danièle Bersier, «il n'y a pas eu de problème» dans la gestion par Berne de l'affaire Achraf.