La Suisse a mal à son territoire. La nouveauté, c’est qu’elle le reconnaît et le déplore, très officiellement, et à l’unisson. Vendredi à Berne, des représentants au plus haut niveau de la Confédération, des cantons, des communes et des villes ont, quelque part, fait leur mea culpa. On n’a pas su, par le passé, aménager judicieusement le territoire. Le laisser-faire a largement favorisé l’étalement des surfaces construites, le fameux mitage du territoire aujourd’hui dénoncé par tous comme une plaie.

L’origine du mal? Les intervenants à une conférence de presse nationale ont un peu tourné autour du pot. Le gène du fédéralisme, qui caractérise le système politique suisse, porte une lourde responsabilité. Dès lors qu’il s’agit d’aménager le territoire, personne ne sait qui tient le gouvernail. L’Etat central ne dispose pas de compétences fortes en la matière et les cantons doivent partager les leurs avec les communes, dans un contexte de rivalité attisée par l’autonomie fiscale. Les réflexes égoïstes priment sur la coopération. L’autisme l’emporte quand le dialogue serait nécessaire. Cela devient très ennuyeux quand les espaces politico-administratifs, découpés par les frontières cantonales et communales, ne correspondent plus aux espaces vécus par les usagers.

La bonne nouvelle, c’est que la Confédération, les cantons, les communes et les villes veulent renouer avec un développement vertueux. Ensemble, ils ont élaboré un «Projet de territoire Suisse». Présenté hier et mis en consultation, ce document n’a rien de contraignant. Il formule quelques principes stratégiques qui devraient prévaloir à tous les niveaux de l’Etat où s’élabore et se décide l’occupation du territoire. «C’est un état d’esprit, un engagement à faire mieux», a défendu la conseillère fédérale Doris Leuthard. Les cantons et les communes seront les plus concernés par le respect de ces engagements, a-t-elle pris soin de souligner.

Concrètement, le développement territorial ne sera «durable» que s’il ménage le sol, ressource rare et précieuse dans une Suisse aux surfaces habitables étriquées. Comme la population suisse continuera de croître, il faut canaliser le développement urbain vers des zones déjà construites. Donc densifier les villes existantes, «rajouter de la ville à la ville» comme disent les urbanistes. En contrepartie, au nom de la diversité des paysages, il faut protéger à la fois des zones agricoles et des beaux sites, identitaires, consacrés à la détente à proximité des agglomérations où résident la grande majorité des Suisses.

L’autre défi souligné par le «Projet de territoire Suisse», c’est la nécessité faite aux acteurs du développement territorial de dépasser le morcellement du pouvoir politique. Entre communes voisines, il faut penser son avenir en partenaires et non plus en rivales. Idem pour les cantons.

Sur quoi repose l’optimisme affiché hier par tous les intervenants? Il arrive un moment où la non-coopération entre autorités a un prix pour les citoyens; quand la facture devient trop élevée, le temps est mûr pour que les choses bougent, a plaidé le conseiller d’Etat soleurois Walter Straumann, au nom des cantons.

D’ailleurs, note Lukas Bühlmann, directeur de l’Association suisse pour l’Aménagement du territoire (ASPAN), les exemples de bonnes pratiques se multiplient. Des projets ambitieux impliquant plusieurs communes, et parfois différents cantons, se concrétisent là où les intérêts divergents semblaient insurmontables il y a encore peu de temps.

Un exemple a été présenté, celui du plateau de Malley, dans l’Ouest lausannois, qui implique trois grandes communes. Vice-président de l’Union des villes suisses et syndic de Lausanne, Daniel Brélaz a vanté les mérites de ce morceau de ville qui va naître sur des friches industrielles à l’abandon et grandes comme la superficie de la ville de la Chaux-de-Fonds. Efficience énergétique, liaison optimale au centre-ville avec la création d’un nouveau tram, logements neufs pour 8000 habitants: le futur quartier est promis à un développement exemplaire de cette volonté de concentrer l’habitat plutôt que le disperser.

Aujourd’hui, les parrains du «Projet de territoire Suisse» se réclament des conclusions qu’un précédent document, le Rapport 2005 du développement territorial, avait autrefois tirées. A l’époque, pourtant, le Conseil fédéral n’avait jamais voulu avaliser le travail de son administration. Si bien que les collaborateurs de l’ARE (l’office fédéral du développement territorial) avaient en quelque sorte publié à compte d’auteurs le résultat de leurs observations déjà sévères sur le mal développement territorial de la Suisse.

A cette anecdote, on mesure le chemin parcouru. La discussion autrefois avortée est relancée avec la mise en consultation du «Projet de territoire Suisse». Les cantons de montagne ont aussitôt exprimé la crainte que l’on mette sous cloche le territoire qui ne soit pas déjà urbanisé. Les Verts, dont l’initiative sur le paysage est discutée au parlement, saluent des engagements qui vont dans la bonne direction, mais ils s’inquiètent pour leur mise en l’œuvre, que rien ne garantit.