patrimoine

Un pan de l’histoire vaudoise est mis aux enchères

Le château d’Hauteville liquide ses trésors. 250 ans d’histoire sont racontés par les objets de la famille

Un pan de l’histoire vaudoise est mis aux enchères

Patrimoine Le château d’Hauteville liquide ses trésors

250 ans d’histoire sont racontés par les objets de la famille

Un ouvrage daté de 1763 et intitulé Philosophie rurale ou Economie générale et politique de l’agriculture fait l’objet de mises durant plus d’un quart d’heure. Placé aux enchères à 800 francs, il sera vendu 32 000 francs, prix marteau. La salle applaudit.

A Saint-Légier, dans l’orangerie du château d’Hauteville, vendredi et samedi, des milliers d’acheteurs misent sur les objets accumulés au fil des siècles par les propriétaires des lieux. Dix auxiliaires de vente appellent leurs clients aux quatre coins du monde. Une enchérisseuse de Saint-Légier mise sur un découpage de la fin du XVIIIe siècle, monté en écran de cheminée. «C’est purement sentimental», confie-t-elle. «Ce château nous a toujours fait rêver. Enfant, j’allais à l’école avec Marc Grand d’Hauteville, qui habitait le château. Nous n’avions jamais pu y entrer avant le week-end dernier.» C’est en effet lors des portes ouvertes des 4, 5 et 6 septembre que Florence Guex et sa famille sont tombées sur l’objet convoité. Son père, André Guex, s’était épris il y a quelques années de la généalogie de la famille châtelaine et en a fait un ouvrage. «Il fallait que je garde un souvenir. Je m’étais fixé comme limite 2500 francs et j’ai été gagnée par l’adrénaline de la vente… Je l’ai finalement remporté pour 4500, plus les taxes.»

Dans la foule se tient un descendant de la famille Grand d’Hauteville. Ne pouvant plus supporter les frais d’entretien du château – sans parler de la rénovation nécessaire –, les héritiers l’ont mis en vente il y a dix-huit mois pour 60 millions de francs et, avant de se séparer de son intérieur, ont fait le nécessaire pour laisser une trace de leur histoire. Don des archives au canton, d’une soixantaine de portraits de famille au Musée national suisse de Prangins (VD) et d’une centaine de jouets au Musée du jeu. «Dans l’idéal, on pourrait rêver de mettre une bulle de plexiglas sur le château et que rien ne bouge», soupire Bernard Piguet, directeur de l’Hôtel des ventes de Genève et commissaire-priseur de la vente du contenu du château d’Hauteville. «Mais la réalité est autre. Il nous faut conjuguer réalité économique et gestion respectueuse de l’histoire.»

C’est en 1760 que le baron Pierre-Philippe Cannac, banquier à Lyon, acquiert la seigneurie d’Hauteville et engage un architecte lyonnais pour édifier un château à la française. Il y laisse sa fortune et c’est de cette période que datent les ouvrages sur la culture des vignes et l’élevage des vers à soie partis à prix d’or aux enchères. En somme, comment survivre, ruiné, dans un château.

Les noces de sa petite-fille avec Daniel Grand, fils du fondateur de la Banque de France, renflouent les caisses de la famille, qui prend alors le nom de Grand d’Hauteville. Si l’on demande à Bernard Piguet de raconter l’histoire du château en trois objets, il désigne immédiatement le dessin de l’arrivée du cortège des noces d’Aimée Grand d’Hauteville, fille de Daniel, qui symbolise la période la plus faste de la famille, en 1811. «C’est le sommet de l’histoire familiale!» La fête dure une semaine, le château est un lieu de société et d’attractions mondaines, des visiteurs illustres du paysage diplomatique et du monde couronné y sont reçus.

Sur près de deux siècles s’étend la tradition des représentations théâtrales privées, à l’instar de Madame de Staël à Coppet. Les châtelains de la région se convient mutuellement à des pièces où les propriétaires eux-mêmes se mettent en scène, comme en témoignent de somptueux décors de théâtre sur lesquels se porte le second choix du commissaire-priseur. «Ces décors sont rarissimes! Nous espérons que leurs acquéreurs pourront leur permettre de poursuivre leur vocation première.» Le dernier objet désigné par Bernard Piguet ouvre un chapitre qui mériterait selon lui une thèse universitaire. La médaille d’or remise à Alexander Macomb – dont la petite-fille rejoignit la famille Grand d’Hauteville – par le président américain James Madison, en remerciement pour son action lors de la bataille de Plattsburgh en 1814.

Les enchères en inquiètent certains: «La mise en vente d’un château dans son écrin avec un tel panorama, c’est du jamais vu en Suisse romande. Pour nous, c’est un coup dur, s’exclame l’historien de l’art Dave Lüthi. On démonte un objet patrimonial majeur que l’on a pu visiter pour la première fois la semaine passée.»

Le conservateur du Musée de l’Elysée, Daniel Girardin, est venu miser sur quatre lots de photographies après les avoir expertisés. «Il y a une forme d’irrationalité dans ces ventes lorsque la valeur objective de l’objet s’efface devant le désir de certains de l’acquérir.» Comme ce lot de photographies de montagne signées Emanuel Gyger qui, placé à 400, a été emporté pour la somme de 22 000 francs.

«La mise sur ce découpage est purement sentimentale, ce château nous a toujours fait rêver»

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