Maria Bernarda Bütler, deuxième sainte suisse après Nicolas de Flüe? Certainement, depuis que les procédures de canonisation ont été établies au XIIIe siècle par des papes soucieux de contrôler le culte des saints. Mais avant, ces derniers étaient proclamés par la vox populi. Le calendrier des saints helvétiques est donc bien plus fourni que ne le laissent entendre les communiqués publiés ces derniers jours au sujet de Maria Bernarda Bütler, comme le montre un excellent ouvrage bien documenté de Gian Franco Schubiger paru aux éditions Saint-Augustin en 1999*. Le calendrier des saints suisses compte ainsi plusieurs dizaines de noms.

Certaines figures sont légendaires, comme Béat, qui aurait évangélisé l'Helvétie au premier siècle de notre ère sur les ordres de saint Pierre en personne. D'autres ont des fondations historiques plus solides, comme saint Maurice, premier martyr ayant péri sur le sol suisse vers 285-286 avec ses compagnons de la légion thébaine. Les saints suisses sont évêques, moines, abbés ou ermites. Plusieurs femmes se sont frayé un chemin jusqu'au ciel. Parmi elles, la légendaire et populaire Vérène de Zurzach, et Régula sainte patronne de Zurich avec Félix.

De la légende à l'histoire

Plusieurs sources retracent la vie des saints suisses. La plus ancienne collection de biographies a été publiée en allemand par le saint hollandais Pierre Canisius, fondateur du collège Saint-Michel à Fribourg. Mêlant données historiques et légendes, il les a rédigées dans un but catéchétique. Par la suite, d'autres ouvrages ont évoqué la vie des saints suisses. Par exemple, en 1882, un curé d'Yverdon publie deux volumes sur les saints de la Suisse française. Au XXe siècle, deux ouvrages écrits en allemand rassemblent des informations historiques et des légendes sur la vie de saints suisses.

Avant le XIIIe siècle, les hagiographies sont très souvent teintées de légendes. Après, les saints seront des personnages à l'existence historique avérée. C'est que la fonction et la conception de la sainteté ont subi une évolution considérable au cours des siècles. L'historien français André Vauchez a consacré une étude très intéressante à ce sujet dans son livre Saints, prophètes et visionnaires. Le pouvoir surnaturel au Moyen Age**.

Trait d'union entre l'humain et le divin, le saint du Moyen Age baigne dans le merveilleux. Il est un héros qui accomplit des exploits et des miracles, et dont le peuple attend des bienfaits et des faveurs. A cette époque, le saint est donc une véritable création populaire, que l'évêque du lieu se contente d'entériner. A partir du XIIIe siècle, l'Eglise dépouille le saint de ses atours merveilleux, en fait un modèle à suivre dans la vie quotidienne, et sa création devient une prérogative du pape. Priorité est désormais donnée à l'exemplarité de la foi et de la vie des hommes et des femmes canonisés par l'Eglise. Les miracles deviennent secondaires. Du coup, la population va progressivement se désintéresser de ces saints trop humains.

La figure du saint renaît en quelque sorte de ses cendres au XXe siècle. Tout au long de son pontificat, Jean Paul II va béatifier et canoniser à tours de bras, dans le but de donner des modèles aux chrétiens et un nouvel élan au christianisme.

La Suisse compte donc maintenant deux saints officiellement canonisés. Et quelques bienheureux attendent leur tour, comme la Fribourgeoise Marguerite Bays.

*Saints, martyrs et bienheureux en Suisse.

**Editions Albin Michel, 1999.