Valais

Un parchemin revient du fond de l’Histoire via Internet

En surfant sur eBay, un enseignant de Saillon découvre un trésor: une carte du Valais datée de 1544. Elle serait l’œuvre de Johannes Stumpf, l’historien géographe et topographe suisse, auteur de la «Chronique de Stumpf»

C’est en chinant sur eBay qu’il est tombé sur ce «trésor». Ce soir-là, Claudy Raymond, enseignant à l’école primaire de Saillon, passionné d’art et d’histoire, faisait sa coutumière brocante en ligne à l’affût d’une gravure, d’une peinture, d’un quelconque document lié à sa région qui viendrait augmenter sa collection.

Un parchemin cramoisi attire son attention. Des routes, des rivières, des cols, des châteaux dessinent une topographie familière. L’inscription «Sedunensis» [ndlr, de Sion en latin] à l’en-tête, et des armoiries de communes achèvent de le convaincre: c’est une carte du Valais que le Moyen Age lui envoie par Internet. La plus ancienne ­jamais trouvée, mais il l’ignore ­encore.

Le surfeur chanceux enchérit et l’arrache à son propriétaire, un Français parti sur une fausse piste, qui croyait lire dans «Sedunensis» les origines étymologiques de la ville de Sedan. Claudy Raymond n’en dort plus jusqu’au déballage, le jour de la livraison par la poste, un moment d’émerveillement douloureux.

Le document s’effrite. Mais il raconte déjà tellement d’histoires. La date, 1544, estampillée sur des armoiries, et les initiales «JSB» soulèvent l’euphorie du chercheur. JSB pour Johannes Stumphius, Bruchsal (près de Karlsruhe) se convainc-t-il: elle serait l’œuvre de Johannes Stumpf, l’historien géographe et topographe suisse, auteur de la Chronique de Stumpf. Il y raconte notamment sa traversée du Valais en quatre jours.

«Quand tu trouves un truc comme ça, tu n’y crois pas. J’avais la sensation d’être tombé sur la carte au trésor. Ensuite, c’est une succession d’énigmes», raconte Claudy Raymond dans les lacets du col du Nufenen, en route pour aller récupérer son bijou dans la périphérie de Bellinzone. Depuis sa découverte, la carte a fait un petit bout de chemin vers le sud, et un grand bout de chemin vers la cicatrisation: elle a été confiée, durant deux ans, aux petits soins d’un restaurateur de talent, Andrea Giovannini.

Sous le ciel azur du Val Bedretto, la patience de Claudy Raymond semble trouver ses limites. La carte lui a fait des promesses. Il balance depuis entre des quasi-certitudes, des fantasmes et des questions: «Qui l’a commandée à Stumpf? Est-ce l’original, l’unique exemplaire? Qu’est-ce qu’elle va nous apprendre de l’histoire du Valais?»

Comment ce parchemin revenu des temps anciens pourrait-il ne pas obséder l’enquêteur qu’il est? Le Valais et les critiques d’art doivent déjà à Claudy Raymond d’avoir levé le mystère de la toile Le Géant de Saillon de Gustave Courbet. Longtemps considérée par les experts comme une exception fantastique dans l’œuvre réaliste du peintre, elle était en fait inspirée d’un paysage saillonin reproduit durant son exil en Valais en 1873, a fini par découvrir l’enseignant après plusieurs années de recherches.

Lumino: lieu des retrouvailles. Dans l’atelier du restaurateur Andrea Giovannini, où nous attendent aussi l’historien Pierre Dubuis et la géographe Sylvie Arlettaz Jori, le silence est maître, parce qu’il est nécessaire à la méticulosité de la tâche. N’est-il pas aussi la plus naturelle pellicule de protection qui soit pour les merveilles qui transitent en ces lieux? La carte est là: sur un meuble à tiroirs où sont stockées des piles de feuilles de parchemins de toutes les gammes.

Elle ne souffre d’aucuns plis. Claudy Raymond se retient d’exulter pendant qu’Andrea Giovannini, la gestuelle ample et le verbe généreux, raconte l’histoire de la convalescence. «Quand elle est arrivée ici, elle était cassante, rigide, dure et fragile comme du verre, parce que sans aucun doute elle est restée trop longtemps dans des conditions extrêmes et d’humidité. C’est presque un parchemin archéologique.»

Avant l’orfèvrerie, la technique: «Le parchemin est fait essentiellement de collagène. Il a les mêmes propriétés qu’un fil de laine, c’est-à-dire qu’il est rigide mais élastique. Quand il s’altère, il se transforme en gélatine, se contracte», raconte le restaurateur. Cette dégradation est irréversible, dans l’absolu, mais on peut arranger les choses en humidifiant la pièce pour l’hydrater.

C’est ce qu’Andrea Giovannini a fait par intervalles réguliers durant près de deux ans. «Chaque mois et demi, on mettait le parchemin à l’air et on lui demandait: comment vas-tu? Il répondait qu’il était nerveux, tendu. Après six mois, il a commencé à dire qu’il était d’accord.» Le raccommodage, «combler les lacunes» dans le jargon, pouvait commencer avec du papier japon parce que sur un document si ancien «la greffe avec du parchemin neuf n’aurait pas pris». Une longue stabilisation sous poids finira de rendre à la carte la silhouette qu’elle nous présente.

Après la cure de jouvence, voici venu le temps du décryptage. Il faut la lire. Lui donner un sens. «Ce que nous voyons, c’est la momie du document de l’époque, poursuit Andrea Giovannini. Il est donc difficile d’imaginer qu’il avait un layout prestigieux. Mais c’était apparemment le cas. Il y a des restes de polychromie complexe. Il n’est pas invraisemblable qu’il y ait aussi eu des dorures. Cette carte a été faite pour renseigner mais aussi pour être spectaculaire.»

Pierre Dubuis et Sylvie Arlettaz Jori partagent leurs premières interprétations historiques (lire ci-contre) alors que le restaurateur dissèque maintenant la carte au microscope sous un faisceau de fibre optique. Claudy Raymond observe la scène comme un petit miracle. Il est celui, tombé sur un trésor à la croisée des nouvelles technologies et du Moyen Age, qui a déterré ce précieux morceau d’Histoire.

«Cette carte a été faite pour renseigner, mais aussi pour être spectaculaire»

Publicité