Créditée d'aptitudes au-dessus de la moyenne pour ce qui est de décoder l'opinion publique, Isabelle Chassot semble en faire ici la preuve. Certes, la conseillère d'Etat fribourgeoise a de bonnes raisons techniques et juridiques de ne pas étendre maintenant, dans son canton, le remplacement des notes par des appréciations aux années 5 et 6.

Mais ce moratoire répond aussi, et peut-être surtout, à une lassitude diffuse mais bien présente qui se perçoit dans les écoles et parmi leurs partenaires, et pas seulement à Fribourg. Un peu partout en Suisse romande, les adversaires du réformisme scolaire marquent des points, en soulignant la difficulté de trouver dans les changements des repères compréhensibles. De quoi donner aux notes la valeur emblématique de dernier indicateur lisible par tous.

Figure de proue de l'Association «Refaire l'école» (ARLE), le Genevois Jean Romain ne s'y trompe pas. Pour lui: «La décision fribourgeoise est une excellente nouvelle.» Rappelant qu'il situe l'opposition entre notes et appréciations comme «le sommet d'un iceberg dans la défense d'une école transmettant des connaissances et une culture humaniste», il souligne qu'il tient à un débat politique à Genève sur le système d'évaluation. «Il s'agit de constater que l'élève a besoin de franchir des obstacles, et que les notes ne sont pas un obstacle dommageable.» Pour lui, le moratoire fribourgeois s'inscrit dans un courant traditionaliste de bon aloi, grâce auquel ce canton et le Valais se sont notamment tirés à leur avantage du comparatif PISA.

Débat politique

A Genève toujours, le Parti radical a fait de ce débat de politique scolaire un de ses thèmes: «Il faut cesser de ballotter les jeunes et d'enchaîner projet-pilote sur projet-pilote», résume son président, Thomas Andres. «Ce débat aura lieu avant l'hiver», répond la conseillère d'Etat en charge du dossier scolaire, Martine Brunschwig Graf. A sa manière, elle en a aussi posé les bases par un moratoire, en repoussant la généralisation des «écoles en projet», où les appréciations durent jusqu'en sixième année. Si elle ne veut pas faire de l'évaluation un sujet de votation populaire, elle admet que le thème doit être largement abordé. «Notes ou codes, ce n'est pas l'essentiel, il s'agit de traduire des exigences dans un système clair pour tous.» Et de citer l'exemple de Neuchâtel qui décerne des A, B ou C, non sans avoir fixé des seuils de promotion très clairs.

Dans une Suisse romande qui s'est mise d'accord sur un plan d'étude, mais non sur la manière de le noter, le consensus neuchâtelois fait figure d'exception. En Valais, un «non» cinglant a balayé les réformes. Quant au canton de Vaud, le débat y demeure vif. Le succès populaire de l'initiative libérale a entraîné le maintien des notes (mais non des moyennes) dans les degrés 7 à 9. Son texte réclame toutefois des notes dès la 3e, et la discussion politique doit reprendre: «Je suis rassuré de voir Fribourg se montrer prudent, et cela me conforte dans le combat que nous menons», note Jacques-André Haury, principal bretteur libéral. Pour lui, «l'opinion arrive à un tournant», ce qu'il étaie par la naissance d'AVEC, association d'enseignants en faveur du retour des notes. Son président, Jean-François Huguelet, reste prudent en notant que «la peur de passer pour réactionnaires» retient de nombreux maîtres. Mais, à Fribourg, l'aura de progressisme accolée à la suppression des notes s'est écaillée un peu plus.