Crise politique 

«Pour un politicien, le désamour du public est une humiliation»

Confrontée à une crise politique, Géraldine Savary a jeté l’éponge, tout comme Guillaume Barazzone. Sous enquête, Pierre Maudet, lui, s’accroche. Trois psychiatres décryptent ces réactions

Partir ou rester? En temps de crise, les élus n’ont pas tous les mêmes réactions. Mise en cause pour ses voyages en Russie avec le milliardaire Frederik Paulsen, la socialiste vaudoise Géraldine Savary a annoncé, très affectée, la fin de sa carrière politique pour 2019. Idem pour le PDC genevois Guillaume Barazzone, épinglé pour ses notes de frais excessives. En 2012, l’ex-conseiller d’Etat PLR Mark Muller avait quant à lui démissionné en cours de mandat, après avoir été impliqué dans une bagarre nocturne. Sous enquête pénale pour son voyage à Abu Dhabi, ausculté par le fisc, le conseiller d’Etat PLR Pierre Maudet, lui, s’accroche à son poste, alors même que la direction cantonale et nationale de son parti lui demande de partir. Trois psychiatres décryptent ces différents comportements.

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«La prise de décision en situation de crise résulte d’une équation complexe», prévient d’emblée le Dr Panteleimon Giannakopoulos, psychiatre et médecin chef du Service des mesures institutionnelles aux HUG. Plusieurs facteurs entrent en jeu: la personnalité de l’individu, le type d’exposition auquel il est soumis, mais aussi son environnement et ses soutiens. «Ces différentes strates font office de coussin de protection, précise le spécialiste. Le tout détermine la capacité de résilience dont dispose la personne pour faire face.»

«Désamour du public»

Un scandale, une accusation, un désaveu: si les raisons de l’exposition publique peuvent varier, ses conséquences demeurent semblables. «La personne mise en cause doit affronter un désamour du public, un déballage médiatique qui peut être ressenti comme une humiliation, poursuit Panteleimon Giannakopoulos. On touche ici à l’amour-propre, à l’image de soi qui se révèle cruciale en politique. Ces éléments constituent des facteurs de stress importants.»

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Plusieurs stratégies se détachent alors. «Sous pression, certaines personnes craquent rapidement et préfèrent se retirer pour éviter de subir de nouvelles blessures sur le plan narcissique ou d’entacher leurs pairs, d’autres au contraire, sûres d’être dans leur bon droit, choisissent de monter au front pour poursuivre la mission qui leur a été confiée, d’autres encore vont s’entêter dans une forme de déni, voire dans une position de martyr.»

«Carapace plus épaisse»

Pour le psychiatre lausannois Nicolas Belleux, les élus sont à la fois plus armés et plus vulnérables face à l’exposition. «En tant que personnalités publiques, les politiques sont habitués à ce que tous leurs travers soient scrutés, relayés dans les médias, rappelle-t-il. Cela fait partie du jeu. Ils sont donc obligés de se forger une carapace plus épaisse afin de faire abstraction des éléments extérieurs. Dans le même temps, leur réputation est l’un des moteurs de leur fonction, c’est pourquoi une humiliation publique est d’autant plus violente pour eux.»

Risque de suicide

Peut-on s’accrocher indéfiniment en attendant que l’orage passe? «Il est clair que la durée de la confrontation affecte le psychisme, les coups ne peuvent être absorbés que jusqu’à un certain point, estime Panteleimon Giannakopoulos. Face à une pression continue, il existe un risque d’épuisement, de dépression, voire de suicide.» Et le spécialiste de citer l’exemple de Pierre Bérégovoy, ministre de François Mitterrand. Selon lui, ces issues tragiques sont plus fréquentes chez les «personnes peu soutenues» ou qui considèrent que «leur existence est étroitement liée à la mission qui leur a été confiée».

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Pierre Maudet s’accroche, Guillaume Barazzone pas: impossible de tirer une quelconque conclusion pour le psychanalyste Alain Valterio. «En psychologie, rien n’est tranché, estime le spécialiste. Chacune de ces décisions renferme sa part de gloire et de déshonneur. On pourra reprocher à l’un son obstination, à l’autre un repentir surfait. En définitive, il n’y a pas de bonnes réponses.»

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Très remonté contre le «lynchage médiatique à l’œuvre», le spécialiste estime que le droit à l’erreur n’existe plus. «Mode de vie ascétique, chasteté, bonnes fréquentations: le mythe de l’homme irréprochable n’est-il pas en train d’imposer sa dictature dans les mentalités?» s’interroge Alain Valterio, pour qui la «règle de la respectabilité semble avoir pris le pas sur celle de la compétence».

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