Été maussade pour Didier Schuller. Ce dirigeant déchu du RPR, l'ancien parti du président Jacques Chirac, attend le verdict de son procès qui s'est déroulé en France le mois dernier.

Il y a été question du système de financement occulte mis en place par le politicien au début des années 90, lorsqu'il dirigeait l'office HLM des Hauts-de-Seine. Mais aussi de la fuite de Didier Schuller en Suisse, en 1995: une cavale qui met en scène, dans un décor de palaces genevois, un espion français, quelques millions de dollars et un mystérieux «cabinet noir» proche de l'Elysée.

Le récit de Didier Schuller lors du procès et l'entretien qu'il a accordé au Temps jettent une lumière nouvelle sur cet épisode, qui illustre le rôle joué par Genève dans certaines affaires sensibles pour le pouvoir français.

Dans la villa du banquier

Le 9 février 1995, alors que l'enquête sur les HLM des Hauts-de-Seine se resserre sur lui, Didier Schuller se rend chez son avocat parisien, Francis Szpiner, très proche des dirigeants du RPR (il sera notamment le défenseur d'Alain Juppé). «Il m'a dit: il faut que tu partes immédiatement, tu vas te faire arrêter», raconte Didier Schuller. Le lendemain, en effet, les policiers viennent chercher Didier Schuller chez lui – mais ce dernier est déjà parti. Juste après la visite chez son avocat, il a pris la route en direction de l'hôtel Richemond, luxueux établissement situé tout près des rives du Lac Léman.

Didier Schuller reste quatre jours à Genève, d'abord au Richemond, puis dans la villa de son banquier suisse, Jacques Heyer (lire ci-dessous). Ce dernier gère pour le politicien un compte contenant au moins deux millions de dollars qui servira à financer sa cavale.

En route vers les Bahamas

Où fuir? Didier Schuller en discute avec Francis Szpiner, qui l'a rejoint en Suisse, et l'avocat genevois Dominique Warluzel. «Rester en Suisse était trop dangereux, explique Didier Schuller. La Grande-Bretagne paraissait plus sûre, mais présentait tout de même un risque de céder aux pressions françaises.» Finalement, après une escale à Londres, Didier Schuller part aux Bahamas, puis en République dominicaine où il se cachera jusqu'en 2002.

Approché par Le Temps, Dominique Warluzel confirme qu'il a «collaboré avec Francis Szpiner sur ce dossier» mais qu'il ne peut en dire plus en raison du secret professionnel.

Dîner au Président

Un troisième homme aurait encouragé Didier Schuller à fuir. «Lors de ma dernière soirée à Genève, j'ai dîné au restaurant chinois de l'Hôtel Président avec Francis Szpiner et un monsieur d'environ 35 ans, au teint brun, assez mince, raconte le politicien. Il ne donne pas son nom et se présente comme un membre des services secrets français en Afrique. Il me dit ceci: «Dans les milieux corses, on parle beaucoup de vous et [on dit] que si vous revenez en France vous auriez de gros, gros soucis, voire une suppression de votre existence».»

Certains détails divulgués par Didier Schuller, ainsi que les recherches du journal Libération, permettent d'identifier l'énigmatique convive comme D. Ce Français d'origine algérienne possède une villa discrète à Chêne-Bougeries, banlieue ombragée et prospère de Genève. Il n'a pas répondu au message laissé par Le Temps à son domicile.

L'ami de Villepin

Selon un banquier qui le connaît, D. est l'ancien bras droit d'André Tarallo, cadre pétrolier condamné en 2003 en France pour les malversations commises au sein du groupe Elf. «D. est un brasseur d'affaires typique, toujours bien vêtu, qui aime les habits de marque et les belles voitures», poursuit le banquier. Lié à la famille d'Alain Delon, très actif sur les marchés de distribution d'eau au Proche-Orient, il doit une partie de sa fortune à ses activités financières et pétrolières en Libye.

Autre particularité: D. est considéré comme un proche, voire un ami de Dominique de Villepin, actuel premier ministre français et stratège de la campagne de Jacques Chirac pour les présidentielles de 1995.

Pour Didier Schuller, cette relation, ainsi que le rôle joué par Francis Szpiner, montrent que sa fuite a été orchestrée par un «cabinet noir» animé par Dominique de Villepin au service de Jacques Chirac. Réaction laconique du service de presse du premier ministre français: «Par principe, nous ne commentons pas les affaires de justice.»