A l'annonce de l'arrestation du pyromane, mardi soir, tout Grandson a poussé un soupir de soulagement. La série de dix incendies criminels, qui avait débuté le 2 septembre, a pris fin. Et avec elle la psychose qui s'était emparée de la commune vaudoise. Mais rapidement, la consternation a succédé à cette nouvelle réjouissante, car le communiqué de la police dévoilait que l'incendiaire, de nationalité suisse, était l'un des quelque 2600 Grandsonnois.

Qui donc? Un déséquilibré? Un homme habité par la vengeance? Hier, peu de gens le savaient. Pas même Claude Langone, commandant du feu de la commune. Et pourtant: c'est l'un de ses hommes, l'un des 15 membres du corps des sapeurs-pompiers de la commune, que les policiers ont arrêté, puis incarcéré après avoir recueilli ses aveux. Le pompier pyromane a rapidement reconnu être l'auteur des dix incendies, tous commis à Grandson et aux Tuileries à la faveur de la nuit, entre le 2 septembre 2002 et le 1er janvier 2003. Il a ainsi participé à l'extinction des feux que lui-même avait boutés. «Cela m'attriste, lâche Claude Langone, atterré en apprenant cette information. C'est un geste impardonnable.»

Le pyromane semblait même soulagé d'avoir été interpellé. Au fur et à mesure de la série d'incendies, leur intensité et leur risque de propagation augmentaient. Pour son premier forfait, il avait mis le feu à un hangar situé en pleine nature, qui abritait des véhicules de collection. Ce fut ensuite le tour d'un hangar des CFF, et puis de la salle communale d'être ravagés par les flammes. Ces fois-là, les bâtiments étaient inoccupés. Puis plus tard, à partir du 3 novembre, la psychose a commencé à s'emparer de la population quand, pour la première fois, un incendie s'est déclaré dans un logement du centre historique de la ville, là où les habitations sont contiguës. Claude Langone se souvient particulièrement de la Saint-Sylvestre lorsque, peu après minuit, le feu s'est emparé d'un appartement habité par une vieille dame: «Heureusement elle n'était pas là.» S'il n'y a pas eu de victime au cours de ces quatre mois, les dégâts matériels s'élèvent tout de même à plusieurs centaines de milliers de francs, voire dépasseraient le million.

Ces dernières années, le canton de Vaud a affronté à plusieurs reprises les méfaits d'incendiaires. Si de jeunes adolescents de Prilly, qui avaient brûlé plusieurs caves, ont été interpellés au printemps dernier, l'auteur des incendies de chapelles en 2000 et 2001 court toujours. A Saint-Gingolph, où neuf bâtiments sont partis en fumée, le dénouement de Grandson va certainement conforter la rumeur selon laquelle les incendies pourraient être l'œuvre d'un ou des pompiers.

A Grandson, les enquêteurs ne veulent pas dire comment le groupe incendie de la police de sûreté et les gendarmes du Nord vaudois ont réussi à démasquer le pyromane. Une chose est certaine: il n'a pas été arrêté en flagrant délit. Il nie être impliqué dans tout autre sinistre. Il n'a jamais eu maille à partir avec la police ou la justice, et il n'a pas d'antécédent psychiatrique connu. Ses mobiles sont flous. Christian Buffat, juge d'instruction de l'arrondissement du Nord vaudois en charge de l'enquête, rapporte que le pyromane présumé affirme avoir agi sous la dictée de pulsions intérieures: «Il dit qu'en passant devant les bâtiments, quelque chose en lui l'appelait à mettre le feu.» Parfois, il utilisait pour combustible du matériel trouvé sur place, comme du carton; d'autre fois, il prenait un accélérant, afin que les flammes persistent et se propagent à coup sûr. Il agissait surtout le soir, entre 21 h 30 et minuit. Le sapeur-pompier affirme ne pas avoir prémédité ses actes. Une expertise psychiatrique va être effectuée. Elle devrait permettre de savoir si le pyromane a agi par comportement impulsif.

Psychologue à l'Institut de criminologie de Lausanne, Raphaële Lasserre prépare une thèse sur les incendiaires et les pyromanes. Selon elle, si les premiers ont un mobile et agissent avec préméditation, les seconds subissent une impulsion pathologique. «Les flammes sont fascinantes, note la psychologue. Le feu revêt une symbolique forte. En provoquant des incendies, le pyromane mêle des sentiments de création et de destruction. Il devient maître de l'élément feu.» Malgré l'absence de statistiques, la psychologue reconnaît que de nombreux pyromane sont des soldats du feu. «En général, les pyromanes assistent aux incendies qu'ils ont provoqués, indique Raphaële Lasserre. Ils créent un spectacle et veulent le voir. Le plaisir est encore plus fort s'il s'agit d'un pompier, car en participant à l'extinction de l'incendie il devient héroïque.»