Convaincu d'être dans une caverne d'Ali Baba, le paléontologue Daniel Marty bondit d'une empreinte ovale à l'autre sur une dalle plane, dégagée par les archéologues, imitant le déplacement d'un diplodocus. «Ce sont les traces des pattes arrière, avec un bourrelet devant, et ici, les pattes avant, montre-t-il. La piste va dans cette direction. Là, observez les empreintes plus petites, de 8 à 20 centimètres, ce sont celles d'un coelurosaure. Et là d'un théropode bipède et carnivore. D'aussi petites traces de la fin du Jurassique ne sont connues qu'aux Etats-Unis.» Son enthousiasme est sans limite.

Une mer ajoulote à 27 degrés

On se croit transporté il y a 152 millions d'années, sur ce que les scientifiques appellent une «plate-forme carbonatée de sables calcaires au bord d'une mer calme et peu profonde, comme aux Bahamas, avec un climat subtropical et une eau à 27 degrés.» Telle était la riante Ajoie à l'ère du mésozoïque. «Les traces de pas ont été imprimées dans une boue calcaire, puis recouvertes par de petits tapis algaires. De longues périodes sèches les ont durcies, avant l'arrivée de nouveaux sédiments apportés par des marées exceptionnelles», raconte Daniel Marty.

«C'est notre Cervin», s'enflamme Philippe Flotiront, directeur de Jura Tourisme. Les Jurassiens prennent conscience que les 2000 empreintes mises au jour près de Porrentruy, sur le tracé de la future A 16, constituent une richesse de portée mondiale. Il est envisagé de faire inscrire la plage aux dinosaures de Courtedoux à l'inventaire de l'Unesco.

«L'attrait des dinosaures est continu»

A la tribune du parlement, la ministre de la Culture, Elisabeth Baume-Schneider a évoqué un «fabuleux potentiel de développement, un vecteur de rayonnement pour la région». Elle préside un groupe de travail chargé d'imaginer «un concept global de gestion et de mise en valeur du patrimoine archéologique, s'articulant sur la création d'un pôle d'attraction en rapport avec le site de Courtedoux», selon le programme gouvernemental de législature. En clair, le Jura projette un géoparc, destiné autant aux scientifiques qu'aux amoureux des dinosaures et aux touristes en tout genre. L'engouement populaire pour les traces de dinosaures s'est vérifié lors de «portes ouvertes»: plus de 20 000 visiteurs à Courtedoux depuis 2002.

A Réclère, à 17 kilomètres de Porrentruy, la famille Gigandet exploite un hôtel construit sur de magnifiques grottes visitées depuis plus d'un siècle*. Pour rendre son offre plus attractive, elle a réalisé un préhistoparc en 1994, qu'elle envisage d'agrandir: «Nous avons acheté 45 reproductions d'animaux préhistoriques, explique Eric Gigandet. Avec un souci: l'exactitude.» Sur deux kilomètres dans la forêt, 40 000 à 50 000 visiteurs, bon an mal an, découvrent des bestioles qui fascinent. «L'attrait des dinosaures est continu depuis plus de deux siècles et ne s'essoufflera pas», affirme Eric Gigandet, observant d'un bon œil la gestation du géoparc voisin, «complémentaire avec ce que nous proposons». Avec toutefois une mise en garde: «Evitons la démesure. Nous sommes une région périphérique et nous n'avons pas d'infrastructures pour le tourisme de masse.»

Les paléontologues de l'A16 et le directeur de l'Office du tourisme nourrissent davantage d'ambitions. «Le potentiel du site de Courtedoux est énorme, relève Wolfgang Hug, chef de la section de paléontologie du Jura.» Philippe Flotiront est convaincu qu'il «faut faire quelque chose de grand, qui combine l'histoire, la science et les sensations fortes».

Et d'imaginer, à l'abri du viaduc de l'autoroute, directement sur le site des traces découvertes, un musée «qui en jette avec, par exemple, la transposition du visiteur il y a 152 millions d'années, au milieu de dinosaures qui surgissent de la dalle. Il faut faire rêver, utiliser des effets spéciaux modernes».

Les scientifiques ne disent rien d'autres, prônant «un musée vivant, éclaté, avec des fouilles permanentes, dit Wolfgang Hug. Pour montrer des découvertes, permettre aux enfants de creuser eux-mêmes et trouver des fossiles».

Le groupe de travail doit prochainement synthétiser les idées, puis «confier à une grosse pointure le mandat de donner corps au projet scientifico-touristique», souhaite Wolfgang Hug. Il escompte voir le géoparc fonctionner d'ici à 2010.

«C'est une chance unique pour le Jura, renchérit Philippe Flotiront. Pour son image, son tourisme, la diversification de ses activités.» Il met l'accent sur trois impératifs: l'accueil, l'accès et le marketing. Et de prôner la construction d'un «hôtel à vocation touristique» modulable, avec piscine et bungalows, comptant au moins 70 chambres (le plus «grand» hôtel du Jura n'en a que 27). «Nous disposons d'atouts que nous ne savons pas vendre», dit-il encore, insistant pour que «le Jura se donne les moyens de faire sa publicité».

100 millions de francs pour les dinosaures?

Avec Jean-François Roth, ministre de l'Economie qui s'implique désormais dans le tourisme, et Elisabeth Baume-Schneider qui plaide pour la réalisation du géoparc ajoulot, la volonté politique est là. Reste à lui adjoindre les moyens idoines. Le musée du dinosaure coûtera à lui seul plusieurs dizaines de millions. Le renforcement des capacités hôtelières aussi. Le marketing constituera la troisième part d'un budget global qui dépassera peut-être les 100 millions. «Ce n'est pas au canton de tout prendre en charge», relève Philippe Flotiront, persuadé que si le concept est bien élaboré – «prenons le temps de faire bien et de ne pas nous contenter d'un cabanon en pleine nature», insiste-t-il –, des sponsors (fondations, chaînes hôtelières) s'y intéresseront. «Le Jura abat là une carte décisive.»

Journées portes ouvertes, 16 et 17 octobre, à Chevenez, site de Combe Ronde, de 9 h 30 à 17 heures. Pour y accéder: de Porrentruy, prendre la direction de Fahy/Montbéliard, l'emplacement est indiqué dans un rond-point.

* http://www.palaeojura.ch, http://www.prehisto.ch