Dans le coeur des Fribourgeois, la Poya évoque la montée à l'alpage de l'armailli, de sa famille et de l'ensemble du bétail. En ville de Fribourg, le mot évoque d'abord la caserne militaire dont la cour est utilisée comme parking durant les matches de hockey sur glace. La Poya, associée au parc, c'est aussi un emplacement récemment grillagé et électrifié où le cirque Knie plante chaque année sa tente et installe ses roulottes. Et c'est enfin une sorte de mirage, un projet de nouveau pont enjambant la Sarine, sorti vainqueur d'un concours d'architecture il y a plus de trente ans mais jamais réalisé (Le Temps du 10 janvier).

Pourtant, la Poya c'est aussi et surtout un château du XVIIe siècle méconnu de la population et dont la valeur historique incontestable est obstinément niée par le Conseil communal (exécutif) de la Ville de Fribourg afin de réduire de 20 millions de francs le coût de la construction d'un tunnel en prolongement du futur pont de la Poya mis à l'enquête publique en septembre 1999.

De l'avis des spécialistes, le château de la Poya représente la première construction néo-palladienne érigée au nord des Alpes, plusieurs dizaines d'années avant que cette mode architecturale, inspirée de l'architecte italien Andrea di Pietro dalla Gondola, dit Palladio (1508-1580) fleurisse au nord de l'Italie, notamment en Grande-Bretagne. Transmis de génération en génération et parfaitement entretenu depuis trois cents ans, ce patrimoine, menacé par un projet routier, est donc d'importance européenne.

André Corboz, ancien professeur d'architecture et d'urbanisme à l'Université de Montréal et à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, et auteur, en 1977, d'une étude fouillée sur cette étrange villa palladienne, ne comprend pas qu'on puisse dénaturer le site, principalement l'harmonie entre la grande allée boisée, le parc et le bâtiment construit entre 1698 et 1701, en creusant un tunnel à une centaine de mètres du château. «C'est invraisemblable», s'indigne-t-il, en pensant au danger que représentent ces travaux pour la conservation «des stucs stupéfiants qui ornent le plafond du grand salon».

Ces stucs, outre quatre couronnes dont une représentant des feuilles de chêne, sont remarquables par la présence de quatre couples de «putti», sorte d'angelots de quelques dizaines de centimètres suspendus au plafond. Les statues à l'entrée et la prédominance de la couleur blanche donnent un caractère à la fois simple et somptueux au salon à la vue plongeante sur la cathédrale et la vieille ville de Fribourg. Construite, selon les principes de Palladio, par un architecte inconnu et sur la base de plans originaux qui n'ont pas été retrouvés, cette somptueuse villa d'été allie des éléments antiques (colonnes, frontons, statues) à une conception moderne du confort exigé par les propriétaires du XVIIe et XVIIIe siècle.

Tourné vers la cathédrale gothique qu'il domine, le château de la Poya dispose, selon la règle palladienne, d'un accès arrière par une grande allée bordée d'arbres. Cette conception d'harmonie avec le site diverge du modèle français d'accès frontal au bâtiment à travers un vaste jardin. André Corboz fait état d'une particularité quasi unique du château de la Poya: le mélange, exécuté avec beaucoup de maîtrise, du style rococo, propre à l'architecte tessinois Borromini, et du style palladien.

Le château de la Poya a été construit à la fin du XVIIe siècle par François-Philippe de Lanthen-Heid, seigneur de Cugy, Vesin, Aumont et Menières (1650-1713). Homme politique possédant de nombreuses propriétés dans le canton de Fribourg, il a occupé les fonctions d'avoyer, c'est-à-dire de chef du gouvernement fribourgeois de l'époque, et fut chargé d'une mission d'ambassadeur en France auprès de Louis XIV, dix ans avant la construction du château de la Poya, inspirée, et c'est là une partie du mystère qui entoure le bâtiment, non pas d'une tradition française mais d'un style italien encore inconnu dans la région.

Conçu comme résidence d'été devant privilégier la vue sur la cathédrale, qui se reflète encore aujourd'hui dans les miroirs du petit salon, le château de la Poya, composé d'une vingtaine de pièces, était entouré à l'époque de vastes dépendances, dont une partie a subi une expropriation pour permettre la construction de la caserne.

Utilisé à l'origine comme lieu de villégiature et de réception, le château de la Poya retrouvera, le 17 juin 2001, son rôle de centre de rencontres des notables locaux et nationaux, à l'occasion de la journée officielle de la Fête fédérale des musiques, qui attirera à Fribourg quelque 100 000 personnes. Parmi les 200 invités, les membres du Conseil communal de Fribourg boiront l'apéritif sur le site qu'ils veulent défigurer.

Rosemonde de Durfort, héritière par alliance de l'avoyer François-Philippe de Lanthen-Heid, se dit profondément dépitée face à l'obstination témoignée par les autorités locales fribourgeoises à dénaturer cet ensemble néo-palladien. «C'est une maison qu'on a appris, dès notre plus jeune âge, à aimer, à respecter, à entretenir, et à défendre.»