genevois du 2 mars 2003 Le Temps: Quel a été votre premier sentiment en apprenant le nom de votre adversaire électoral?

Charles Beer: Je n'étais pas encore candidat au moment où François Longchamp a été désigné par le Parti radical. Mais je me suis réjoui pour la République que le meilleur des trois postulants ait été désigné. Dans la mesure où les radicaux ont des chances de l'emporter le 2 mars, il faut souhaiter que leur candidat soit à même de gérer les affaires de l'Etat. En outre, les thèmes que nous sommes amenés à aborder étant très complexes, cette campagne gagnera en intérêt avec un adversaire de qualité.

François Longchamp: J'ai été moins surpris par la désignation de Charles Beer que par sa décision préalable de soumettre sa candidature à son parti face à trois femmes. Ensuite, j'ai fait un raisonnement égoïste en termes d'envie de campagne: avec lui les débats seront intéressants. En termes de génération et de vision du monde, la campagne contre Charles Beer sera sans doute plus stimulante qu'elle ne l'aurait été avec une des trois socialistes qui s'étaient proposées.

– Vous êtes l'un et l'autre souvent décrits comme centristes… Qu'en dites-vous?

C. B.: Je ne me ressens pas du tout comme tel, d'abord car le centre est introuvable en politique. Je suis un homme de gauche, militant de gauche entré à 17 ans au Parti socialiste sur une ligne sociale-démocrate, qui n'a pas bougé. J'ai évolué, changé d'avis sur des sujets, mais pas au niveau de mes références idéologiques. En revanche, j'ai toujours tenu à pratiquer l'ouverture quand elle était possible, tout en étant prêt à en découdre au besoin. Le pragmatisme n'est pas synonyme de centrisme: il impose de tenir compte des rapports de forces dans la société.

F. L.: Je suis un radical mesuré, attaché à une vision du radicalisme qui est historiquement des plus claires, même si elle a parfois dévié dans l'histoire récente du parti. Ses valeurs reposent sur la modération, sur la démocratie de consensus qui fait la Suisse. Ce système institutionnel suppose que des accords doivent être trouvés entre partenaires. Dès lors, je suis en rupture totale avec l'attitude actuelle de l'UDC. La logique d'opposition de ce parti relève d'un système d'alternance à la française. Mais l'UDC joue sur un double discours qui est contraire à mes convictions de départ, avec lesquelles on ne transige pas.

– Quelle vraie différence entre un radical qui se réclame des idées de James Fazy et un syndicaliste qui prône le dialogue social?

F. L.: Elle touche au type de société que nous recherchons. Selon ma conception, une société doit produire des richesses, et donc permettre à l'économie d'être efficace, cela pour parvenir à mettre en place des mécanismes correctifs à l'intention de ceux qui, pour diverses raisons comme l'âge ou la maladie, n'ont pas accès à ces richesses ou ont besoin d'une intégration d'une autre nature. Un Etat économiquement faible ne sera jamais un Etat socialement fort. C'est, fondamentalement, la vraie divergence entre M. Beer et moi.

C. B.: Quelles que soient ses références historiques, le Parti radical est désormais très proche des milieux économiques. Aujourd'hui, l'économie tend à dicter sa loi au politique, dont la portion est de plus en plus congrue. A cet égard, la donne a changé dans notre société depuis une quinzaine d'années. S'il était élu, M. Longchamp chercherait davantage le consensus dans la gestion des affaires publiques. La gauche s'efforce pour sa part de rétablir un équilibre entre politique et économie. Car durant la période de croissance que nous avons connue, les inégalités se sont développées d'une manière générale. Notre plus grande différence réside dans la place que l'un et l'autre voulons accorder au politique.

F. L.: J'ai la conviction que le politique a sa responsabilité dans l'affaissement de son autorité. Nous avons un urgent besoin de redéfinir un certain nombre de critères institutionnels qui ne correspondent tout simplement plus à la réalité du monde tel qu'il est vécu. On le voit très bien dans la relation que Genève entretient avec le canton de Vaud. Les frontières politiques ne correspondent plus à la vie des gens. Nous restons dans l'incapacité d'imaginer un système institutionnel évoluant pour faire coïncider ce pouvoir politique avec la réalité du pouvoir économique qui, pour sa part, a su s'adapter aux évolutions du monde. Toutes les tentatives allant dans ce sens, à l'instar du Réseau hospitalier universitaire de Suisse occidentale (RHUSO), ont échoué. Les institutions fonctionnent aujourd'hui à Genève sur des modèles qui datent de 1846. Je milite donc pour une réflexion institutionnelle et je pense que les radicaux ont la crédibilité nécessaire pour la mener: à chaque fois qu'un tournant historique a été pris, cela l'a été sur l'impulsion de leur parti ou avec son concours.

– Plusieurs cantons se sont récemment donné une nouvelle Constitution. Genève doit-il faire de même?

F. L.: Nous devons ouvrir le débat sur un certain nombre de fonctionnements institutionnels. Nous voyons très bien que nous sommes à la limite du volume de travail que l'on peut attendre des députés et du Grand Conseil. Il en va de même pour le pouvoir exécutif et personne ne se positionne par rapport à cette réflexion indispensable qu'il convient d'avoir sur le sujet. Les Vaudois, dont on rit souvent, ont réussi à faire dans un climat relativement consensuel une nouvelle Constitution qui apporte des évolutions indispensables. A Genève, pas l'ombre d'un début de débat.

C. B.: M. Longchamp donne l'exemple du projet RHUSO. Selon mon regard de parlementaire, nous avons bien fait de le rejeter. Car il impliquait une superstructure économique publique qui mettait fin au contrôle politique sur cet ensemble sanitaire. Cela relève d'une dérive européenne que nous avons tendance à reproduire en Suisse: tout aménager en termes de structure et d'économie, et non de politique. Et j'estime que si on suit cette voie ici, c'est tout simplement le contrôle politique et donc la souveraineté populaire qui disparaissent.