Il est «stupéfiant» qu'avant d'accorder sa grâce au financier Marc Rich, Bill Clinton n'ait pas «pris son téléphone» pour demander à ses services de renseignements ce qu'ils savent du célèbre fugitif fiscal. S'il l'avait fait, il aurait appris que Rich a entretenu des relations avec deux magnats russes de l'aluminium, Lev et Mikhaïl Tchernoï, suspectés de liens avec la mafia et dont la société basée à Londres, Trans World Metals Companies (TWMC, aussi connue comme Trans World Group) est sous enquête du parquet de Düsseldorf pour une des plus importantes affaires de blanchiment qu'ait connues l'Allemagne.

Le républicain Dan Burton et Mark Corallo, respectivement président et porte-parole de la commission de réforme du gouvernement à la Chambre des représentants chargée d'enquêter sur la grâce présidentielle, n'ont pas caché leur étonnement sur NBC et dans le quotidien Newsday. Le premier qualifie de «très troublantes» les informations que la CIA et le FBI lui ont transmises sur cette affaire.

Parmi les documents révélant les liens entre Rich et les frères Tchernoï figure un rapport commandé en 1998 par la Banque mondiale dont un prêt avait été sollicité par une banque russe en relation d'affaires avec TWMC. Selon ce texte dont Newsday a obtenu copie, «Lev Tchernoï est considéré comme un personnage central de la mafia par la plupart des polices internationales et des organisations de renseignement». Une enquête pénale a été ouverte sur lui à Genève pour blanchiment d'argent (Le Temps des 13 et 20 octobre 1999). Son frère Mikhaïl soupçonné d'appartenir à une organisation criminelle a été emprisonné quelques jours à Champ-Dollon en 1996 avant d'être relâché. Les enquêtes continuent, précise le juge Laurent Kasper-Ansermet, freinées toutefois par «un gros travail bancaire» et par le fait qu'aucune preuve judiciaire formelle n'a pu être avancée contre les deux frères, qui nient en bloc les accusations. Deux commissions rogatoires ont été envoyées au parquet de Düsseldorf.

Que le nom de Marc Rich apparaisse régulièrement dans les enquêtes de ce genre n'étonne pas outre mesure le juge genevois. Mais c'est la Banque mondiale qui se montre la plus précise à ce sujet. Selon son rapport, le financier zougois aurait fourni l'investissement initial pour créer Trans World Metals Companies en 1977 et serait proche de ses directeurs, David et Simon Reuben. Pendant la forte croissance de TWMC au début des années 90, ajoutent des sources liées aux renseignements, les bureaux zougois auraient accueilli nombre de Russes pour qu'ils y reçoivent formation et appui logistique.

Silence

Le siège de la société de Marc Rich à Zoug n'a pas souhaité s'exprimer sur ces points. De son côté, le porte-parole de TWMC, James Viciana, rejette les accusations comme totalement inexactes et infondées. «Marc Rich n'a jamais possédé directement ou indirectement Trans World Metals Companies et n'a jamais été mêlé à leur direction. Il ne leur a fourni aucun capital, d'investissement ou autre», écrit James Viciana, rappelant que les compagnies ont toujours démenti «la campagne de désinformation» qui leur attribue des activités illégales. Au contraire, ajoute-t-il, TWMC a «sauvé l'industrie de l'aluminium russe de la banqueroute» au début des années 90.

Ce qui est sûr, c'est que le groupe y avait acquis une position très importante, contrôlant entre 1992 et 1996 près de la moitié du secteur de l'aluminium, troisième industrie du pays après le pétrole et le gaz naturel. Ces dernières années toutefois, TWMC s'est largement retiré de ce marché, vendant les parts de ses usines au groupe Sibneft contrôlé par Boris Berezovsky et Roman Abramovitch.