Le combat autonomiste jurassien, de 1947 à 1974, reposait sur la défense d'une identité politique, linguistique et culturelle. Les pères de la patrie jurassienne étaient aussi des créateurs, poètes, écrivains ou peintres. Devenu canton souverain en 1979, le Jura a reconnu officiellement la culture au travers d'un article constitutionnel et d'un poste de délégué culturel, confié au poète Alexandre Voisard, puis au conteur et historien Gilbert Lovis.

Tout cela n'a été que poudre aux yeux! Sans ligne politique, sans moyens et sans initiative, les artistes promus fonctionnaires n'ont été que des arroseurs de subventions, sur lesquels il a été aisé de tirer lorsque les moyens financiers se sont raréfiés.

Après un premier assaut en 1992, le nouveau gouvernement élu en 1994, avec un programme focalisé sur les réformes et les économies, a relancé la charge: subventions rabotées et suppression du poste de délégué culturel en 1997, lors du départ en retraite de Gilbert Lovis. La ministre de l'Education, Anita Rion, se défend d'avoir éliminé la fonction et prétend avoir transféré ses tâches à l'Office du patrimoine historique, toutefois sans en renforcer les effectifs, offrant le surcroît de travail au chef Michel Hauser qui, en fonctionnaire consciencieux et compétent, s'est acquitté de sa tâche supplémentaire au plus près de sa conscience. «C'était le signe d'une volonté de désengagement du gouvernement», commente l'expert Muriel Surdez.

Longtemps amorphes, les acteurs de la culture n'ont réagi qu'après le bide d'une exposition picturale. Le parlement a repris les doléances culturelles à son compte, votant en 1999, contre la volonté du gouvernement, un double crédit d'étude pour la réalisation d'une salle de spectacle et une appréciation de l'état des lieux culturels jurassiens.

Dans un rapport en apparence diplomatique, truffé pourtant de formules assassines envers le gouvernement, l'expert vaudois Jean-Yves Pidoux et sa collègue Muriel Surdez montrent que les autorités jurassiennes actuelles n'ont ni politique ni sensibilité culturelles. Ils citent notamment cette observation: «Jusque dans les dernières années, l'un ou l'autre au moins des membres des gouvernements qui se sont succédé a fait preuve d'un intérêt particulier pour les questions culturelles», sous-entendant que les ministres actuels, Anita Rion en particulier, n'ont pas de disposition pour la création artistique.

En plus d'un constat en forme de gifle, les experts fixent de manière péremptoire une «condition sine qua non» à toute politique culturelle: la réintroduction d'un poste de délégué à plein temps, aux fonctions redéfinies, «pour que la politique culturelle ne se résume pas à un échange purement financier entre distributeurs et receveurs de subventions, pour ne plus se cantonner à la gestion de l'existant, mais étendre son action vers une mise en coordination et une sollicitation des acteurs culturels». Ils ajoutent que «cette conception n'est pas celle qui prévaut dans la plupart des autres cantons, mais les autorités jurassiennes pourraient montrer ici une certaine volonté d'innovation».

Pour aider le Jura à définir sa politique culturelle, l'expert Pidoux formule trois pistes:

– la première est orientée vers le développement d'une culture artistique locale, «une politique soft, sans changements majeurs, assurant la vivacité des associations culturelles», qui risque pourtant d'engendrer «le repli sur soi»;

– le deuxième scénario, recommandé par l'expert, préconise des échanges culturels avec les villes et les régions voisines. Le Jura offrirait les conditions pour «exporter» ses créations et accueillerait des productions et manifestations «qu'il était jusqu'ici rarement possible de voir». «Ce scénario est le plus décoiffant et le plus prometteur de nos sages projets», commente Jean-Yves Pidoux;

– la troisième voie passe par l'association de la culture et du tourisme. Mais l'expert la déconseille car elle comporte «le danger de transformer le Jura en jardin de petits nains».

En plus du plaidoyer en faveur du délégué culturel, le rapport insiste sur l'importance pour le Jura d'avoir une salle de spectacle qui fait aujourd'hui défaut. Tous les projets étudiés, notamment dans le programme «Delémont-capitale», ont été abandonnés. L'acquisition envisagée d'un théâtre mobile d'Expo.02 suffira-t-elle? L'expert répond implicitement par la négative en conseillant «la construction d'un centre culturel favorisant les échanges et l'ouverture, fonctionnant comme un carrefour artistique et comprenant une salle de spectacle de bonne qualité et de bonne capacité, de 500 à 1000 places».

Même s'il n'escomptait guère être gratifié d'une bonne note pour son action culturelle, le gouvernement ne s'attendait certainement pas à un tel camouflet, doublé d'un avertissement: «Nous espérons que les acteurs politiques ne se contenteront pas de prélever quelques points isolés dans chacun des scénarios. Ce serait le plus sûr moyen de ne pas avoir de politique culturelle.»

Stoïque lors de la présentation du document, Anita Rion se dit «prête à revoir la politique culturelle jurassienne, sans excès d'émotion et de précipitation», mais s'entête à vanter les vertus d'un bénévolat associatif qui s'essouffle et ne parle guère de culture créatrice. Le gouvernement présentera son programme au printemps, le parlement en débattra dans le courant de l'été.