éditorial

Un sanctuaire culturel

Avec sa liste du patrimoine immatériel, l’Unesco se rêve en refuge contre une mondialisation jugée destructrice. Mais que faire de ces trésors recensés?

Le contraste est saisissant. A l’heure où la culture dématérialisée – musique et audiovisuel – fait l’objet d’énormes batailles commerciales pour sa vente en ligne ou son accès dans le nuage des réseaux, les Etats, ici les cantons, peaufinent leur liste du patrimoine immatériel. D’un côté, une culture de masse convoitée; de l’autre, des pratiques protégées par la magie d’un inventaire à la Prévert, marché aux bestiaux belge ou chant lyrique Gagok de Corée… en passant peut-être, un jour, par la fondue.

La démarche de l’Unesco, que les nations appliquent avec un zèle surprenant, a de quoi faire sourire. Comme une obsession de garder la trace de ce qui fut, de ce qui subsiste parfois. Ne jamais oublier la soierie de la ville de Yuki, le pain d’épice de Croatie du Nord ou le flamenco. L’Unesco se rêve sanctuaire face à une mondialisation jugée agressive, corrosive même, qui éroderait les savoir-faire, qui déliterait le passé au nom d’un présent uniformisant.

Les Etats embraient en frémissant d’orgueil. Ils brandissent leurs us et coutumes avec la fierté de ceux qui, par ailleurs, perdent souvent pied dans les bourrasques mondiales. La culture se fait refuge identitaire, légitime peut-être, intrigant aussi, improbable souvent.

Car le paradoxe de la démarche est qu’elle débouche sur un assemblage de type world culture. Une kermesse universelle, dans laquelle la compréhension de chacune des 213 spécialités répertoriées à ce jour n’a rien d’évident du point de vue de toute autre culture. Les autorités nationales, les porteurs de ces traditions ressentent sans doute quelque joie nombriliste à figurer parmi les trophées de l’Unesco. Mais ensuite? Que faire collectivement, puisque le monde est néanmoins global, de ces trésors recensés? La réponse est encore à trouver.

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