Un salaire minimum légal en Suisse, autrement dit un «smic», comme disent les Français? Il y a quelques années encore, l’idée ­faisait frémir les responsables syndicaux du pays, tant elle était étrangère aux mœurs helvétiques. Contraire à la tradition d’un partenariat social dans laquelle employeurs et employés se félicitent d’une même voix du rôle strictement subsidiaire de l’Etat dans les rapports de travail. Le mois dernier pourtant, lors de sa dernière assemblée des délégués, l’Union syndicale suisse (USS) a décidé sans hésitation le lancement d’une initiative populaire pour des salaires minimums.

22 francs de l’heure. C’est la donnée de base du minimum selon l’USS. Rapporté à une semaine de 40 heures, cela donne des rétributions annuelles de 3800 francs fois douze ou de 3500 francs fois treize. Des montants qui paraissent généreux comparés aux 1300 euros (1800 francs) du SMIC français.

La récolte des signatures commencera à la rentrée, à un an des élections fédérales. Cet appel à la mobilisation sur le plan suisse fait écho à des démarches en cours dans les cantons lémaniques. Après une controverse juridique, les Genevois et les Vaudois voteront finalement ces prochains mois sur le sujet. D’autres initiatives sont en cours en Valais, dans le Jura et au Tessin.

Alessandro Pelizzari, le secrétaire régional d’Unia Genève, se dit lui-même surpris de la rapidité avec laquelle la motion lancée il y a deux ans par les Genevois a rapidement fait son chemin dans l’USS Suisse. «Nous avons trois objectifs, énumère-t-il, citant en premier la redistribution des richesses et la lutte contre l’inégalité des salaires. La démarche se veut ensuite un instrument parmi d’autres de lutte contre la pauvreté et une mesure d’accompagnement supplémentaire face aux pressions salariales provenant de la libre circulation des personnes.

Pour lui, le système des conventions collectives montre ses limites. La moitié des salariés y échappent, lorsque le patronat n’est pas organisé ou que le rapport de force est défavorable. De plus, certaines conventions ne fixent aucun minimum. Ou alors très bas, comme la convention genevoise de nettoyage à 19 francs l’heure. Selon les estimations, 400 000 personnes se trouveraient au-dessous du salaire minimum préconisé par Unia. «Que doit faire un syndicat, défendre ses seuls membres ou la cause générale?» demande le syndicaliste genevois, docteur en sociologie et ancien secrétaire altermondialiste d’Attac Suisse, pour qui la question est purement rhétorique.

A Lausanne, le secrétaire régional, Aldo Ferrari, est moins enthousiaste. La revendication d’un salaire minimum garanti par l’Etat n’est pas loin de lui apparaître comme un aveu de faiblesse du mouvement syndical. Il est vrai que certaines conventions se contentent de normes salariales très basses, mais elles contiennent aussi autre chose: un 13e salaire, des vacances en plus et surtout des conditions de travail contrôlées par les syndicats: «J’ai 25 secrétaires syndicaux pour contrôler nos conventions cantonales, alors que l’Etat de Vaud n’a en tout et pour tout que 20 inspecteurs du travail!»

«Inutile et dangereux»

Du côté patronal, le discours est sans nuance. C’est un rejet catégorique. «Globalement, la Suisse connaît un haut niveau de salaires et le pouvoir d’achat est élevé», souligne Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes (FER). Il se dit convaincu qu’un salaire minimum légal agirait à effet contraire et exclurait davantage de gens du marché du travail. «Beaucoup d’entreprises ne pourront pas suivre, alors que nous avons des mécanismes d’aide sociale pour aider les gens dans le besoin.» Le dirigeant patronal déplore la montée en force au sein de l’USS d’une «ligne politique influencée par l’extrême gauche qui l’emporte sur la ligne syndicale». Les syndicats pensent-ils par ce moyen regonfler leurs effectifs qui, s’ils se sont stabilisés en 2009, ont connu une forte décrue ces vingt dernières années?

Les leaders syndicaux suisses minimisent le tournant que cette offensive pour le «smic» marque dans le partenariat social du pays. Le virage consistant à «politiser» les salaires, en dehors des négociations paritaires, remonte à 1998 et à la campagne «Pas un salaire en dessous de 3000 francs», explique Daniel Lampart, économiste en chef de l’USS. «C’était notre réponse à la crise et nous avons eu des succès dans le secteur de la grande distribution.»

Reste que le lancement de l’initiative sur le salaire minimum, qui prétend également rétorquer à l’inflation des hauts salaires, est un pari périlleux pour le mouvement syndical. Le risque d’échec est important. La cause, dont un grand nombre de bénéficiaires potentiels sont des femmes de nationalité étrangère, ne semble pas portée par un large mouvement, en dehors des initiants, sans parler d’un certain scepticisme à l’intérieur même du mouvement syndical.

Malgré ses doutes, Aldo Ferrari n’en fera pas moins campagne. «Je crois que la juxtaposition des deux systèmes, conventions d’un côté, salaire minimum de l’autre, peut fonctionner. Du reste, il n’y a plus qu’en Suisse romande qu’on signe de nouvelles conventions. Cela permettra un débat public sur ce qu’est le partenariat social à l’échelle du pays, au-delà des belles déclarations.»