«Un problème féminin», «Une volée de bois vert à la nouvelle cheffe de la police genevoise, dans un langage truculent haut en couleur, qui provoque les rires de l'assemblée, mais pas vraiment celui d'Isabelle Favre (ndlr: déléguée syndicale et membre de la sûreté neuchâteloise).» C'est en ces termes que l'organe officiel de la Fédération suisse des fonctionnaires de police relate, dans son édition de septembre, la fameuse assemblée où le président du syndicat de la gendarmerie, Alain Devegney, a tenu certains des propos sexistes qui lui valent désormais une enquête administrative.

Protestation silencieuse

Les excès de langage du leader de l'UPCP ainsi que les méthodes de cette association commencent à faire grincer des dents au sein même de l'institution. De nombreux policiers témoignent spontanément de cet agacement après la récente polémique opposant les syndicats à Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise. Une contestation qui souhaite se faire dans l'anonymat, signe que le débat n'est pas vraiment de mise au sein de la structure.

La première réaction d'Alain Devegney, stigmatisant «le traître» qui a osé parler de cette assemblée, démontre à elle seule la mentalité qui prévaut. Seul candidat à la présidence de l'UPCP, après avoir été proposé par un comité directeur qui opère son choix par cooptation, Alain Devegney est décrit comme incontrôlable, égocentrique et extrémiste par beaucoup de gendarmes.

«L'UPCP ne fonctionne pas comme une institution démocratique mais de manière totalitaire. Il n'y a jamais aucun contre-candidat à ces élections et personne ne manifeste ouvertement son opposition, alors que les présidents deviennent de plus en plus agités», explique un ancien cadre de la maison.

Avantages matériels

Les raisons de cette timidité sont multiples. Le policier craint d'être marginalisé et stigmatisé. «Il n'est jamais bon de se trouver hors de la meute», ajoute le jeune retraité. Pire, la perspective d'une exclusion rime avec la perte de nombreux avantages sociaux tels que des contrats collectifs pour l'assurance maladie et la RC, la prime en cas de décès et surtout la protection juridique. Face à l'absence d'alternative, nombre de gendarmes préfèrent garder profil bas.

La récente exclusion du commissaire Marc Mattille par le Syndicat de la police judiciaire (SPJ), au motif que celui-ci a critiqué les manières du chef de la PJ, Mario Chevalier, et donc porté préjudice à un membre du syndicat, n'est pas propre à inciter les autres à suivre l'exemple d'une insurrection même modérée (LT des 03 et 04.10.2006).

Scission en vue

Le malaise est tel que certains officiers de police entendent ressusciter le projet d'un syndicat de cadres (l'AGEPOL). Cette amicale compte déjà 30 inscrits. Une assemblée constitutive a été agendée le 7 décembre prochain. Certains lieutenants et capitaines auraient déjà manifesté leur intérêt pour cette future association. Très mal vue du côté des syndicats existants mais aussi de la Fédération suisse des fonctionnaires de police, qui déplorent tous deux son «élitisme».

Singularité romande

Si l'UPCP parvient encore à fortement mobiliser ses troupes autour de questions salariales (400 gendarmes présents à l'assemblée au plus fort de la lutte, sur quelque 750), sa culture du dénigrement de l'autorité fait par contre débat. «Le peu de finesse d'Alain Devegney, le fait qu'il ne soit pas homme de consensus, sa propension à monter aux barricades, vont augmenter le nombre d'insatisfaits», prédit un gendarme.

Du côté de l'Union des syndicats de police romande (USPRO), d'aucuns confirment que le «cas genevois» est bien une particularité. Ses représentants se distinguent par un ton beaucoup plus virulent que leurs autres collègues mais aussi par une volonté «d'amuser la galerie».

Fondée en 1910 pour «favoriser la camaraderie et la formation professionnelle de ses membres, défendre leurs intérêts moraux, sociaux et matériels», l'UPCP, qui n'affiche pas les noms de la dizaine de personnes qui siègent à son comité directeur, est sans doute à un tournant de son histoire. «L'affaire Devegney» pourrait déboucher sur un conflit encore plus aigu avec l'autorité ou marquer le début d'un changement. Il en faudrait beaucoup d'autres pour guérir un corps de police sous perfusion, dirigé par un état-major divisé et en proie à de sournoises querelles internes.