Cette rencontre avec le docteur Richon, forcément, devait se faire dans la précipitation. Après un premier rendez-vous manqué pour cause d'intervention, voilà qu'il arrive du ciel dans un ébouriffant claquement de pales. L'hélicoptère, la montagne, l'urgence: les trois ingrédients qui assaisonnent son quotidien, qui donnent des couleurs à son serment d'Hippocrate. Il est 17h, les turbines d'Air Glaciers reprennent leur souffle et Jacques Richon s'offre enfin un petit noir.

Des mains pour grimper, des doigts pour opérer

Guide de montagne, chirurgien, médecin répondant à la Maison du Sauvetage François-Xavier Bagnoud (FXB), le praticien aime être, à 57 ans, celui sur qui tout repose. Celui qui tire la corde, celui qui dirige l'opération. Il le dit lui-même. Et il y voit une explication au défi qu'il se lance aujourd'hui. Le 3 janvier, Jacques Richon, ses mains caverneuses de guide, ses doigts habiles de chirurgien, s'en ira au bout du monde, en Antarctique. Engagé dans une expédition unique, sous l'égide de la Fondation polaire internationale (IPF) et du gouvernement belge, pour la construction de Princess Elisabeth, la première base scientifique dite «verte» (LT du 07.09.2007), destinée à ne fonctionner que par les énergies renouvelables, il sera l'unique médecin de l'opération.

L'urgence à trois jours de la civilisation

«Pourquoi j'ai dit oui? Pour le goût de l'inconnu», lâche-t-il avec ce sourire au coin des lèvres qui ne le quittera plus. Un demi-sourire en fait, qui traduit un enthousiasme teinté d'inquiétude. A 78° de latitude sud, sur les glaces immaculées et crevassés qui cernent le pôle, à 200 km de la côte, à deux jours de transport de la civilisation, la pratique de la médecine prend effectivement des allures de grande marche vers l'inconnu. La symphonie des «salles d'op» cédera le pas au silence des immensités glaciales, à tous les imprévus qui peuvent pimenter les jours et les nuits à l'extrême sud, ceux, en l'occurrence, d'une quarantaine d'ouvriers-acrobates et de celui qui devra veiller sur eux.

Infarctus, érection matinale: petites et grosses angoisses

Cette course à l'extrémité de la planète est un défi médical, sur le plan technique tout d'abord. Pour s'y préparer, Jacques Richon a imaginé tous les scenarii, répertorié un maximum de pathologies. «Sur la base de tout ce qui peut arriver là-bas, j'ai fait une liste de matériel dont j'ai besoin. L'armée belge nous fournit l'essentiel. Le matériel a déjà été envoyé par bateau. Je pourrai monitoriser, faire des électrocardiogrammes au besoin...»

Brûlures, gelures, accidents, maladies, une plaie à suturer, un membre à amputer, un polytraumatisé à prendre en charge, un arrêt cardiaque: tout peut arriver dès lors qu'on s'y prépare méticuleusement.

«Ce qui me fait peur, c'est un accident vasculaire cérébral ou un infarctus du myocarde», confie le docteur des glaces avec un brin de fatalité dans la voix: «Si le gars décède, bon... Mais dans le cas contraire, cela implique une prise en charge longue et fastidieuse, un contrôle vingt-quatre heures sur vingt-quatre en attendant l'évacuation.» En y songeant déjà, il lorgne sur son écran d'ordinateur le Twin Otter de ses rêves d'enfant, l'avion de la banquise par excellence.

Jacques Richon pourrait également avoir fort à faire sur le plan relationnel. La vie en communauté, sous tente, dans des conditions d'isolement et de froid extrême (-25°) peut créer des tensions, voire engendrer des déprimes. Le cas échéant, le chirurgien se fera psychologue. Avant cela, il masque ses incertitudes derrière des histoires d'hommes des neiges: «Des études montrent que la première source d'angoisse chez l'homme, c'est la perte d'érection matinale... Sans blague, il n'y a pas de femmes là-bas, et cela peut aussi être un problème.»

De la Dent d'Hérens à l'Antarctique

La nuit tombe sur la Maison du Sauvetage. Et dans le décor feutré de son bureau, sous des montagnes de paperasse, Jacques Richon cherche toujours à justifier son choix. Pourquoi a-t-il dit oui? Avant tout parce qu'on lui a demandé. Parce qu'Alain Hubert, père de la Fondation polaire internationale et du projet Princess Elisabeth, grand aventurier des pôles, a dû penser que «je serais le seul fou à ne pas oser dire non à une proposition pareille». Il avait raison.

L'ironie du sort, c'est que cette aventure vers l'infini, à un bond du pôle Sud, a commencé au cœur des montagnes valaisannes. Le chirurgien de Martigny a connu la mère d'Alain Hubert lors d'une course. La Dent d'Hérens dans des conditions atroces. Trente heures dans la purée de pois et cette solidarité qui réunit les hommes en bivouac, là-haut dans les neiges éternelles.

Grâce à Pascal Couchepin

«Plus tard, elle m'a présenté Alain. Ce type est un extraterrestre. Un aventurier, un grand scientifique. Il veut sauver le monde. En fait, c'est avant tout un rassembleur. Pour cette expédition, il s'est entouré de personnes qui le suivent par passion et dans le plus grand bénévolat.» Quelques aventures communes, comme cette expédition à l'Ama Dablam (6856 m) au Népal, scelleront l'amitié des deux compères. Qui se traduit aujourd'hui par une «belle galère» pour laquelle Jacques Richon s'est engagé à ramer. A quelques jours du grand départ, il semble d'ailleurs avoir déjà commencé à ramer. A méditer sur l'inconnu. D'où lui vient ce goût d'ailleurs, du lointain, de l'imprévisible? De son père, pense-t-il. Passionné de montagne, il l'avait emmené gravir l'Aiguille de la Tsa, dans le val d'Arolla, à l'âge de 9 ans.

Le reste a coulé de source. «J'ai toujours trouvé que le métier de chirurgien était un métier magnifique. Mais que son seul défaut, c'était qu'il se pratique à l'intérieur.» C'est un besoin d'espace, donc, qui alimentera ses deux passions -pour les sommets et pour la médecine- jusqu'à les réunir en 1976, lors de son premier sauvetage en montagne.

Ensuite, viendra la cassure. «L'occasion ou jamais» de commencer à jongler entre les salles d'opération et les interventions en plein air avec la Maison du Sauvetage. Cette cassure, Jacques Richon en rigole aujourd'hui, mais c'est à un certain Pascal Couchepin qu'il la doit. Son hommage plein d'ironie: «A l'époque, il était président de Martigny et président du conseil de direction de l'hôpital régional. Il a supposé des dysfonctionnements dans le service de chirurgie et nous a tous virés. Sans lui, je n'aurais jamais quitté ma situation confortable de médecin-chef.»

Prémices à une rencontre mouvementée, les hélicoptères d'Air Glaciers ont finalement tu leurs turbines quelques heures pour laisser parler le docteur. Aux carrefours de la médecine et de l'aventure dans le grand froid antarctique, à une semaine de son départ, Jacques Richon résume ainsi l'ivresse qui ne cesse de le guider au-delà du connu: «Quand je fais un sommet, je m'en fous du sommet. Je veux voir ce qu'il y a derrière. En médecine, c'est pareil. Comme quand on ouvre un ventre dans l'urgence...» L'Antarctique, sans doute, sera de ce cru-là.