Justice

Un tribunal de Singapour ordonne le gel des avoirs d’Yves Bouvier

Le patron de Natural Le Coultre est mis en examen à Monaco pour «escroqueries» et «complicité de blanchiment». Les deux sociétés plaignantes, liées à l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, ont intenté une autre procédure à Singapour et obtenu une saisie temporaire d’actifs

Une plainte déposée à Monaco, des perquisitions à Genève et maintenant une procédure ouverte à Singapour. Un tribunal de la Cité-Etat a ordonné le gel mondial des avoirs d’Yves Bouvier, révèle vendredi le Financial Times.

Patron de Natural Le Coultre, premier locataire des ports francs genevois et promoteurs de ceux de Singapour et de Luxembourg, le Genevois – résident singapourien – est accusé d’escroquerie par deux sociétés liées au milliardaire russe Dmitri Rybolovlev. Mis en prévention à Monaco et placé sous contrôle judiciaire, il est soupçonné d’avoir surfacturé des toiles de maîtres pour un préjudice chiffré en dizaines de millions de dollars.

La décision du tribunal singapourien, dont Le Temps a obtenu copie, interdit à Yves Bouvier d’aliéner ses biens, y compris les parts qu’il détient dans des sociétés, jusqu’à concurrence de 500 millions de dollars. La Cour exige aussi qu’Yves Bouvier lui remette un tableau de Rothko, N°6 - Violet, Green and Red, une des toiles qui est au coeur du litige l’opposant à l’oligarque russe.

Dans une récente interview au Temps, Yves Bouvier expliquait qu’une de ses sociétés avait vendu ce tableau à la galaxie Rybolovlev mais que l’acheteur n’avait pas été en mesure de payer le solde. «On parle de plusieurs dizaines de millions», précisait-il.

En une dizaine d’années et selon ses propres dires, Yves Bouvier et sa société ont vendu une quarantaine d’œuvres majeures à Dmitri Rybolovlev ou ses sociétés pour une valeur totale d’environ 2 milliards de francs. Selon les termes de la dénonciation pénale déposée par Tetiana Bersheda, l’avocate de la famille Rybolovlev, au nom des deux sociétés plaignantes, celles-ci reprochent notamment au Genevois de leur avoir surfacturé deux toiles d’exception: le Nu couché au coussin bleu, de Modigliani, payé 118 millions de dollars, et le Salvator Mundi de Léonard de Vinci, payé 127,5 millions de dollars.

Pour le clan russe, Yves Bouvier intervenait comme intermédaire dans l’acquisition des oeuvres et avait droit à ce titre à une commission de l’ordre de 2% sur le prix de vente. Mais, écrivent les plaignants, Yves Bouvier «s’est servi très copieusement sur le prix de vente» et aurait empoché beaucoup plus.

Yves Bouvier a livré au Temps une toute autre version des faits. Il expliquait ne jamais avoir agi en tant que courtier, assurant que sa société était la vendeuse. «L’acheteur ne m’a jamais demandé combien on avait payé en amont. J’assume parfaitement avoir fait des plus-values», ajoutait-il.

La nouvelle procédure singapourienne a été initiée par les deux sociétés plaignantes à Monaco, Accent Delight International et Xitrans Finance, toutes deux domiciliées aux Îles Vierges britanniques et détenues, selon nos informations, par un trust chypriote dont les bénéficiaires sont les filles de Dmitri Rybolovlev.

La Cour singapourienne a également ordonné le gel des avoirs de MEI Invest Limited, la société via laquelle Yves Bouvier a vendu les oeuvres, et à T.R., une Suissesse d’origine bulgare résidente à Monaco, que le clan Rybolovlev accuse d’être la complice d’Yves Bouvier. Ces décisions restent en force jusqu’à ce qu’un jugement soit prononcé sur le fond, ou jusqu’à nouvel avis.

Contacté, l’avocat genevois d’Yves Bouvier, David Bitton, estime qu’«il n’y a que ceux qui ne sont pas certains de leur droit qui multiplient les actions judiciaires». «Ces procédure, de nature civile, tentent de renforcer la procédure monégasque dont on perçoit déjà les insuffisances, précise-t-il. Les plaignantes, ou prétendues telles, cherchent à se donner des moyens de recouvrement que la justice pénale initialement saisie n’a à notre connaissance pas encore ordonnés».

Avocate des plaignantes, Tetiana Bersheda, se félicite, elle, de cette «saisie d’actifs dans le monde entier contre Yves Bouvier, sa société MEI Invest Limited et T.R.». Elle souligne que «l’ordonnance de saisie est accompagnée par une ordonnance de reddition de comptes (obligation de présenter les comptes liés à un bien appartenant à un tiers) dont l’étendue est très large. Les mesures ainsi ordonnées devraient apporter de nouvelles preuves et permettre aux victimes des agissements de M. Bouvier d’obtenir une indemnisation complète».

Et de préciser qu’elle s’attend «à ce que des mesures similaires soient prises prochainement dans d’autres juridictions».

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