Posé sur son chevalet à l'ancienne, un tableau noir revient tout juste d'une de ces fêtes communales organisées pour le centenaire d'un collège à clocheton. Tracé à la craie, un poème soigneusement calligraphié y rappelle «cette école au toit rouge, où le maître disait: sois sage, instruis-toi». A côté s'entassent une douzaine de tables-bancs qu'il est facile d'imaginer chevauchées par des écoliers en blouse, occupés à faire grincer des becs de plume sur leurs cahiers.

Plus loin, de longues étagères supportent une collection d'instruments de laboratoire, où bois et ferrures font bon ménage, alors qu'une théorie d'oiseaux empaillés remémore les armoires des sciences naturelles de jadis. Il y a encore les ardoises empilées, les multiples cartes enroulées, les alphabets syllabiques, les projecteurs de diapositives, les machines à stencils, les premiers ordinateurs…

Dans les caves du Centre d'enseignement secondaire supérieur du Nord vaudois à Yverdon, tout un passé scolaire s'entasse. Rond, jovial et volubile, les yeux vifs derrière de grosses lunettes, Jean-Pierre Carrard, ancien doyen de l'école normale d'Yverdon, passe d'un rayonnage à l'autre, souligne que 10 000 livres, manuels et cahiers, dorment encore dans d'autres dépôts, aux anciennes casernes. Pour le visiteur, il déballe précautionneusement un rare planisphère du XIXe siècle, où l'Afrique intérieure est Terra incognita, sort l'authentique bonnet d'âne retrouvé dans un galetas de Missy, pièce maîtresse de l'inconscient collectif des potaches.

A l'enseigne de l'Association du musée de l'école et de l'éducation – qui vient de se transformer en «Fondation vaudoise du patrimoine scolaire» – voici dix-huit ans que Jean-Pierre Carrard rassemble avec un petit groupe de passionnés les témoins de l'histoire scolaire vaudoise. «Nous avons commencé sans vraiment le vouloir, parce que le Centre de recherche Pestalozzi se voyait souvent remettre des objets scolaires, sans rapport direct avec son sujet.» De fil en aiguille, sans avoir besoin de chercher activement, l'association a vu ses collections s'agrandir.

«Ce n'est pas un hasard. Au cours des années 70-80, l'école a explosé, dans ses structures comme dans ses méthodes, et une quantité d'ancien matériel a été dispersé et détruit. Comme toujours, une tendance à la conservation s'est parallèlement amorcée.»

Dans le canton de Vaud, terroir de travail privilégié de la fondation, la nostalgie scolaire est aisée à dater. La première réforme d'une instruction obligatoire qui semblait coulée dans le bronze depuis la constitution fédérale de 1874, remonte à 1956. Ensuite sont venues la réforme de 1986, puis la «mutation» toujours en cours. L'école de grand-papa a du coup acquis un statut de repère commode dans un environnement en plein changement.

Sans céder aux regrets, Jean-Pierre Carrard dit lui-même, à 61 ans, son sentiment d'avoir vécu «une espèce d'âge d'or». Les carrières s'ouvraient alors même que les méthodes conservaient leur valeur: «On peut dire ce qu'on veut de la note, mais elle reste sans doute le moyen de contrôle le plus précis et le plus facile à utiliser.»

Le débat actuel, dans toute sa virulence, peut-il contribuer à la création d'un musée de l'école? Conscient de l'énorme investissement humain et financier que cela supposerait, Jean-Pierre Carrard avance avec précaution sur ce terrain. «Muséographiquement, la salle scolaire du Musée national de Prangins et celle qui est en cours d'aménagement dans le château-musée d'Yverdon peuvent être considérées comme suffisantes. Il est en revanche important de disposer de structures plus professionnelles, notamment pour mettre notre matériel à disposition d'expositions temporaires et de chercheurs.»

Malgré son importance dans l'histoire sociale, l'école reste en effet un domaine mal documenté. La fondation vaudoise du patrimoine scolaire aimerait contribuer à son étude, en s'appuyant par exemple sur la nouvelle HEP (haute école pédagogique vaudoise) et sur d'autres musées. Afin que les pédagogues du troisième millénaire se souviennent de leurs racines.