«Au lieu de parler de troisième ou de quatrième âge, il y a longtemps que les Anglo-Saxons voient dans la retraite l'entame d'une seconde vie. C'est cette mentalité que nous voulons promouvoir.» La moustache mimétiquement britannique, la voix passagèrement chargée des émotions de ses propres expériences, William Anhorn peut expliquer des heures durant que chacun devrait prévoir sa retraite et – pierre angulaire de cette préparation – s'installer dans un logement spécialement conçu pour la vieillesse.

A 66 ans, au terme d'une carrière commerciale mouvementée, l'homme est aujourd'hui président de la fondation NetAge, créée pour établir dans le canton de Vaud le premier complexe locatif réservé aux seules personnes âgées. Ni jeunes, ni familles; pour y vivre seul ou en couple, il faudra être à la retraite.

«Le drame ici, c'est que les quelques structures existantes sont très chères. Pour ceux qui ne peuvent se les payer, il ne reste que l'EMS», constate le sexagénaire. Changement traumatisant quelle qu'y soit la qualité des soins, lorsqu'à 85 ans (en moyenne) il faut réduire son espace privé à une chambre, partager le reste du quotidien avec des dizaines d'inconnus, et prendre en catastrophe congé de tous les souvenirs d'une vie. «Tourner la page de la retraite en s'installant dans un lieu adapté, c'est un service que l'on rend autant à ses enfants qu'à soi-même», insiste William Anhorn. Se souvenant du douloureux déménagement de la maison que sa mère ne pouvait plus habiter, il a lui-même pris les devants en s'installant avec sa femme dans un petit appartement de la périphérie lausannoise.

Pourquoi aller plus loin, et vouloir des locatifs réservés aux retraités et préretraités? «Parce que cela permet de tout prévoir, de l'absence de barrières architecturales aux soins, en passant par la sécurité et une conciergerie adaptée. Et parce que les personnes âgées ont besoin de calme. Elles l'obtiennent en étant entre elles.» La piste du retour aux solidarités familiales, le président de NetAge n'y croit pas et défend des solutions servant à éviter l'inversion du rapport parents-enfant qu'induit la dépendance de l'âge: «Voir sa mère où son père réintégrer sa vie lorsqu'on est quinquagénaire? Même lorsque le logement le permet, c'est difficile.»

Pour autant, William Anhorn se défend vigoureusement de vouloir des ghettos: «Les logements seraient effectivement réservés aux retraités, mais les équipements collectifs, aux rez-de-chaussée des immeubles, seraient ouverts à tous. Nous pensons à des cabinets médicaux, restaurants, mais aussi à une garderie, voire à une salle de devoirs surveillée.» Quant à la sécurité, elle n'aurait rien à voir avec les images américaines de remparts de grillages, de barrières et de gardes: «Quelqu'un d'atteignable 24 heures sur 24 et d'éventuelles rondes de nuit suffiraient.»

Le projet concret de ce premier «village pour retraités» existe. Fort de cinq immeubles de trois étages sur rez totalisant quelque 65 appartements de une, deux et trois pièces (soit une centaine d'habitants), il prendrait place à Saint-Sulpice, le long de la rue du Pâqueret. L'idée est d'y obtenir un droit de superficie sur un terrain actuellement sans affectation. Avec l'intervention de la fondation et un plan de financement de 20 millions de francs, qui aurait déjà alléché des investisseurs institutionnels à hauteur de 12 millions, les loyers seraient de l'ordre de 1800 francs pour un deux-pièces. La municipalité n'a encore dit ni oui ni non à ce projet «fictif sur un terrain réel», mais s'est montrée ouverte et a fourni les renseignements permettant son élaboration.

Pour William Anhorn, il n'est pas question de solliciter les pouvoirs publics, et d'étatiser le concept. «Il s'agit d'un projet de société, mais qui doit rester privé. Il table sur un changement dans la façon d'aborder la retraite, ce temps de liberté après les obligations familiales et professionnelles.» Ce n'est pas acquis: «L'idée choque encore ici. Envisager lucidement les tracas de la vieillesse, et s'y préparer, n'est pas dans les mentalités. Sans prendre l'exemple américain, il y a beaucoup plus de pragmatisme en Allemagne et même en Suisse alémanique.» En Suisse romande, le président de NetAge estime qu'il lui faudra encore «cinq ans au mieux, dix ans au pire» pour aboutir.