Ceux qui critiquent depuis longtemps ses velléités hégémoniques et son goût du pouvoir ne seront pas déçus. Le professeur Panteleimon Giannakopoulos, bombardé responsable médical de Curabilis, se verrait bien à la tête d’un grand institut de psychiatrie forensique à Genève. Une entité intégrée au Département de la sécurité, avec voix au chapitre des décisions, qui réunirait tous les thérapeutes œuvrant sur le terrain pénal et aussi les experts chargés des évaluations. Ce projet est perçu comme totalement hérétique par les spécialistes du domaine.

A peine déposé, appelé déjà à être complété par l’auteur, le rapport doit encore passer un examen gouvernemental qui s’annonce mouvementé. Pierre Maudet et Mauro Poggia, les magistrats cantonaux impliqués dans cette opération, ont annoncé vouloir mener une «consultation ciblée» des milieux concernés. Pour le principal intéressé, qui espérait une décision très rapide, l’attente risque de se prolonger. Et d’ici-là, le politique a prié tout le monde de se taire face aux médias.

Patron controversé

Les ingrédients sont réunis pour mettre le feu aux poudres. D’abord, la personnalité très controversée du professeur, ancien patron du Département de santé mentale et psychiatrie, en disgrâce au sein des Hôpitaux universitaires de Genève et suspecté par tous de vouloir concocter un service à sa mesure tout en prenant sa revanche.

Son récent exil à Curabilis, établissement carcéral pour délinquants perturbés, en pleine crise de croissance, visait avant tout à renforcer une présence médicale, à apaiser les tensions avec le pénitentiaire et à penser l’avenir de cette structure soumise à de grandes pressions depuis le drame de La Pâquerette. Avec une vision très large de son mandat, Panteleimon Giannakopoulos a remis un rapport de 29 pages, «sorte de pudding peu digeste» selon la formule d’un connaisseur, qui fait le tour des nombreux systèmes et problèmes actuels ou futurs de la psychiatrie forensique.

Modèle atypique

Le document esquisse certaines pistes – c’est la partie la moins critiquée –pour améliorer la prise en charge des crises en prison, renforcer le suivi et préparer les sorties de détenus exécutant une peine ou une mesure. Sur l’avenir de la sociothérapie – sujet délicat – le projet reste assez flou. Il évoque une unité réservée aux jeunes délinquants et une dissémination de l’approche dans les autres établissements via des équipes mobiles.

Sans surprise, c’est le modèle proposé qui soulève la plus forte opposition car il empiète sur le terrain d’autres services et marque un retour en arrière sur deux points essentiels. Soins somatiques et soins psychiatriques seraient de nouveau séparés. Experts chargés de l’évaluation et thérapeutes seraient de nouveau réunis dans une même structure. 

Enfin, le professeur Giannakopoulos affiche clairement sa préférence pour un rattachement de cette nouvelle grande entité à la Sécurité (qui engagerait les équipes médico-soignantes) et non plus à la Santé. Il rompt ainsi avec la tradition qui fait de Genève le berceau mondial d’une pratique indépendante derrière les barreaux pour se calquer sur la manière atypique zurichoise.

Craintes au-delà du canton

Ce projet inquiète au-delà des frontières cantonales. En sa qualité de président de la Conférence des médecins pénitentiaires suisses, le professeur Bruno Gravier souligne qu’il existe une forte tendance internationale, qui s’étend aussi à l’Europe du Nord, pour garantir l’indépendance des soins de santé au sein des prisons. «Les risques de dérives peuvent être importants surtout dans une période où la question sécuritaire est aussi sensible», prévient-il. Selon ce spécialiste, le rattachement sanitaire présente les meilleures garanties pour une prise en charge de qualité dans la durée.

La réunion des activités expertales et thérapeutiques «contrevient également à la déontologie qui impose une séparation claire des rôles», ajoute Bruno Gravier. L’idée d’inclure l’évaluation de la responsabilité et de la dangerosité dans une structure affiliée à la Sécurité est encore plus délicate. «L’indépendance des experts est une exigence de la justice. Celle-ci doit pouvoir être garantie de manière institutionnelle», relève Philippe Delacrausaz, le responsable du Centre d’expertises psychiatriques intégré au CHUV.

Pour le professeur Gravier, ce n’est pas un nouveau rattachement qui va résoudre des problèmes relevant davantage d’un manque de moyens et de cohérence. «L’indépendance n’empêche pas le partenariat avec les acteurs de la sécurité. Au contraire, elle le renforce. Une culture commune se construit avec des intervenants qui sont au clair avec leur mission et leur allégeance.»

En formation

Lors de leur consultation, les ministres cantonaux entendront certainement aussi dire que Panteleimon Giannakopoulos va trop loin, qu’il critique désormais une psychiatrie pénitentiaire dont il a pourtant été lui-même le responsable hiérarchique durant de longues années avant d’en être dépossédé, que son rapport contient erreurs et imprécisions, que son modèle va poser de nombreux problèmes et que sa réflexion pour améliorer le fonctionnement global de Curabilis est très incomplète. Enfin, il sera aussi rappelé que l’auteur de ce projet sismique n’est pas un spécialiste du domaine.

Le professeur tant querellé fait d’ailleurs partie de la nouvelle volée du certificat d’études avancées en psychiatrie forensique qui a commencé ce printemps. Un cursus de 2 ans et demi devenu indispensable pour obtenir le titre et pouvoir aussi accréditer Curabilis en tant qu’établissement formateur dans le parcours des médecins. L’élève aura sans doute des sujets de conversation tout trouvés.


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