Est-ce un code secret? Compréhensible par les seuls habitants de Bettwil: «140: nie» ou «140: nein» («140: jamais»)? Les panneaux se voient de loin, rivalisant avec les publicités pour œufs et jus de pomme frais. L’inscription, parfois couplée à «Pas de centre d’asile», recouvre presque toutes les demeures de la rue principale. La pression est forte pour le nouvel arrivant, dans ce village argovien qui surplombe le lac de Hallwil. Un village qui depuis dix jours fait de la résistance à Berne sans rechigner sur les moyens.

«D’ordinaire, nous nous démenons pour les décorations de Noël. Cette année nous avons une autre priorité. Nous sommes prêts à tout.» Cette autre «priorité» dont parle Jacqueline Wiederkehr, une habitante, est l’ouverture par la Confédération d’un centre provisoire pour requérants d’asile, pensé pour 140 personnes. Elle interviendra mi-janvier dans un cantonnement militaire à l’orée du bois qui surplombe la localité. Bettwil dénonce une «dictature».

C’est le 22 novembre que les 557 habitants ont appris cette installation prochaine par lettre interposée. Depuis, la colère gronde. On a peur, on le dit – parfois très âprement. Peu importe, les appels d’urgence formulés par l’Office fédérale des migrations (ODM), qui annonce des chiffres record de demandeurs d’asile pour novembre, notamment en provenance d’Afrique du Nord. «Nous ne sommes pas racistes. Nous avons notre quota d’étrangers. Mais ce chiffre de 140 est disproportionné vu la taille de notre village», argumente Wolfgang Schibler, président UDC. Venue lundi à Aarau, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a promis que ce centre ne serait ouvert que six mois durant. Il n’est donc soumis à aucun règlement de construction

Manquements à Berne?

Une chose paraît certaine dans un camp comme dans l’autre: l’ODM est débordé. Durant les trois premiers trimestres 2011, la Suisse a enregistré 14 711 demandes d’asile, 20,8% de plus qu’en 2010. Les critiques se répètent, surtout en Suisse alémanique, à l’égard du Département de justice et police, et particulièrement de son ancienne cheffe. Eveline Widmer-Schlumpf aurait ignoré le problème de la place à disposition, martèle ainsi le conseiller national Philipp Müller (PLR), réputé pour sa ligne dure en matière d’asile.

La Confédération peut accueillir 1600 personnes dans ses cinq centres, pour l’heure débordés. L’hiver dernier, l’ODM, encore dirigé par Alard du Bois-Reymond, annonçait la mise sur pieds de 2000 lits supplémentaires pour répondre aux besoins. L’armée a proposé 6000 places dans des casernes. Depuis, seuls 1500 d’entre eux ont été estimés adéquats au vu des installations sanitaires à disposition. Et jusqu’ici, un seul et unique centre a été ouvert. Il est situé au col du Jaun, entre Fribourg et Berne, et peut accueillir 50 personnes. Certains critiquent un manque d’engagement de la part du Département de la défense. L’ODM explique cette lenteur par des négociations «difficiles» avec les cantons où figurent ces infrastructures. Mais, promet-on, «plusieurs centaines» de places devraient être à disposition d’ici à avril 2012.

Encore utilisé de jour par l’armée, le campement de Bettwil paraît très vétuste de l’extérieur. Deux douches, quatre pissoirs, répète-t-on au village. Berne se donne le mois de décembre et début janvier pour améliorer les installations, assurer un chauffage adéquat. «Ces personnes, dont les cas sont gérés directement par la Confédération, seront là pour un temps très limité. La consultation des dossiers est plus rapide que lorsqu’ils sont placés par les cantons», argumente Michael Glauser, porte-parole de l’ODM.

Ancienne policière, Jacqueline Wiederkehr (43 ans) est sceptique, comme tous les habitants de Bettwil rencontrés. «Les gens ont peur car les statistiques le montrent: la criminalité est en hausse avec les Africains du Nord. Ils n’auront pas d’occupation. Et puis, la journée, les femmes et les enfants sont seuls au village.» Un comité s’est formé pour marquer ce désaccord mais «sans violence», assure-t-on. La semaine dernière, lors d’une séance d’informations à laquelle participaient le chef ad interim de l’ODM, Mario Gattiker, et la conseillère d’Etat Susanne Hochuli (Verts), les commentaires se sont parfois mués en injures. Ce week-end, les habitants convoquent pour une manifestation de solidarité les communes voisines. Un feu sera allumé non loin du camp militaire . Berne fait savoir que ce centre ouvrira bel et bien ses portes pour six mois. Ce sont les lois qui le veulent, et non une quelconque dictature.