Extrémisme

Comment un village du Toggenburg est devenu une scène de rock néonazi

Une soirée de concerts organisée par des groupes d’extrême droite a attiré samedi près de 5000 participants dans la commune d’Alt Sankt Johann dans le canton de St-Gall. Le maire l'a appris d'un habitant alors qu'il assistait à un match de foot. La Fondation contre le racisme a porté plainte

Mise à jour mardi 18, 11h00. La Fondation contre le racisme a déposé plainte pénale auprès du Ministère public du canton, annonce-t-elle  dans un communiqué.


Le maire de Wildhaus-Alt St. Johann, Rolf Züllig, n’en revient toujours pas. En l’espace de quelques heures samedi, son village de 2637 âmes s’est retrouvé «submergé» par des sympathisants d’extrême droite. Une soirée de concerts a attiré samedi soir 5000 fans de groupes de rock néonazis venus d’Europe, principalement d’Allemagne, dans cette commune dans le Toggenburg (SG). Or le chef du village n’en savait rien. Comment est-ce possible?

Les autorités communales ont bien délivré une autorisation pour une soirée de concerts programmée ce soir-là dans l’une des salles communales, sous le nom de «Rocktoberfest». L’administration s’était enquise auprès de l’organisateur, de la nature exacte de l’événement. «On nous a annoncé la venue de six groupes de rock suisses inconnus pour un public de quelque 600 personnes, 800 tout au plus», explique le président.

«Des centaines de crânes rasés»

Rolf Züllig assiste à un match de football samedi en début de soirée lorsqu’il reçoit un appel d’un habitant, inquiet de voir défiler «des centaines de crânes rasés» dans les rues du village. «Si nous avions su de quel type d’événement il s’agissait, nous n’aurions jamais laissé faire. Nous ne voulons pas de ces personnes chez nous. Nous avons été tout bonnement trompés», se désole-t-il. Le maire prend alors peu à peu conscience que son village est devenu le théâtre de l’une des plus grandes soirées de concerts néonazies jamais organisées en Suisse: «Je me suis senti oppressé, comme un père qui regarde ses enfants jouer au foot quand soudain débarquent des centaines de hooligans».

Au programme ne figuraient pas non plus des petits groupes suisses, mais plusieurs formations de rock allemandes bien connues sur la scène d’extrême-droite germanophone – Stahlgewitter, qui célèbre entre autre dans ses chansons la «gloire et l’honneur de la Waffen SS». Frontalkraft, dont l’un des refrains les plus connus dit: «les hommes qui vaincront pour l’Allemagne sont blancs et rouge est le sang sur l’asphalte». Sur la liste encore: Confident of Victory, Exzess, Makss Damage - ainsi que le groupe suisse Amok.

Le maire ne veut pas dévoiler l’identité de l’organisateur suisse de l’événement. Il dit seulement qu’il s’agit d’un homme qui vient de l’Oberland zurichois. Tout comme le chanteur du groupe Amok, Kevin G. Les membres de ce groupe avaient été condamnés par la justice lucernoise en 2010 à des peines pécuniaires pour incitation au crime et appel à la violence. En cause: leur premier album, sorti en 2007, dans lequel ils souhaitent la mort du journaliste devenu spécialiste de l’extrême-droite Hans Stutz et nient l’Holocauste.

Polices cantonales informées

Contacté par «Le Temps», Hans Stutz fait part de sa «surprise», face à l’ampleur de l’événement qui s’est déroulé samedi dernier dans le Toggenburg. «Je n’ai pas connaissance d’une soirée de concerts de groupes néonazis qui ait attiré autant de personnes en Europe de l’Ouest», souligne le Lucernois. La Suisse, ajoute-t-il, a une réputation de «paradis» pour les organisateurs de concerts, car la police n’intervient pas, contrairement à l’Allemagne, et ne contrôle pas ce qu’il se passe dans la salle. Le groupe Amok s’était déjà produit devant un public de quelque 300 personnes à Ebnat-Kappel, dans le Toggenburg. Hans Stutz relativise toutefois: «Je doute que la Suisse ne se transforme en terre de repli pour ces groupes, car le climat politique et la société civile ne leur sont pas favorables».

Plusieurs polices cantonales avaient été informées par le Service de renseignement de la Confédération (SRC) de l’éventualité que des groupes de rock inscrits dans la mouvance néonazie se produisent en Suisse. Un flyer annonçant la soirée circulait depuis plusieurs semaines déjà sur Internet, donnant vaguement le «Sud de l’Allemagne» comme lieu de rendez-vous, indique sur son site Antifa Berne. Selon le groupe autonome, très actif dans la surveillance de la scène d’extrême-droite, les organisateurs de cette soirée seraient liés à l’organisation néonazie Blood&Honour, qui se définit elle-même comme un «réseau blanc nationaliste de promotion de musique rock anticommuniste» et dont les membres du groupe Amok seraient les relais en Suisse alémanique.

«A deux heures, ils ont éteint la musique»

La méthode est éprouvée: pour éviter une interdiction, aucun lieu de rendez-vous n’est communiqué à l’avance. Sur le flyer, le public est invité à «renoncer à emporter des objets interdits» et à se trouver vers 16 heures dans la région de Ulm, dans le Bade-Wurtemberg, au sud de l’Allemagne. «Salutation de la chambre de la musique du Reich», est-il aussi écrit sur l’invitation, en référence à l’organe qui était chargé de contrôler la vie musicale sous le régime nazi. Un village isolé au coeur du Toggenburg proche de la frontière fait figure de cible idéale: là-bas, les organisateurs ne sont pas connus, ils ont moins de chances d’être repérés par les autorités.

Ce n’est donc que quelques heures avant le début de la soirée que le lieu de rendez-vous a été connu. La police cantonale envoie alors des agents sur place, «comme nous l’aurions fait pour toute autre manifestation de cette ampleur», indique le porte-parole Markus Rutz. «La soirée s’est déroulée dans le calme et de manière pacifique. A notre connaissance, aucune infraction n’a été commise», poursuit-il. Les agents ne sont pas entrés dans la salle, précise-t-il, car «il s’agissait d’un événement privé, pour lequel les organisateurs sont eux-mêmes responsables de la sécurité. A deux heures, ils ont éteint la musique», ajoute le porte-parole qui ne souhaite pas commenter les «opinions politiques» des organisateurs et n’indique pas s’il s’agit de sympathisants néonazis.

Aussitôt alerté, Rolf Züllig a quitté les tribunes du terrain de football samedi pour «voir de ses propre yeux». Il rapporte un grand nombre de voitures et de cars, dont 80% venaient d’Allemagne, estime-t-il, et un certain nombre des Pays-Bas. Il s’est présenté à l’entrée de la salle de concerts et a pénétré à l’intérieur. «On m’a laissé entrer sans aucun souci», dit-il. Là, un foule compacte, du bruit et de la sueur, «comme dans n’importe quel concert de rock». Des paroles quasi inaudibles. «Je ne sais pas ce qu’ils disaient. Nous avons entrepris des démarches auprès du Ministère public saint-gallois pour savoir si une infraction a été commise ce soir-là».


Commentaire. Circulez, il n’y a rien à voir

«Circulez, il n’y a rien à voir», pourrait dire la police saint-galloise. Les fans de rock néonazi réunis samedi dans le Toggenburg sont restés sages, ils ont éteint la musique à 2 heures, comme prévu. La police dit ne pas être entrée dans la salle au motif qu’il s’agissait d’un événement privé et ne commente pas les «orientations politiques» des organisateurs.

Or on ne parle pas d’une soirée de soutien à un parti, mais bien de l’un des plus grands rassemblements de sympathisants d’extrême droite jamais vus en Suisse. Ces derniers ont pu se donner rendez-vous dans le Toggenburg avec une facilité déconcertante. Plusieurs membres des groupes qui se produisaient ce soir-là ont déjà eu affaire à la justice pour incitation à la violence ou à la haine et les paroles de leurs chansons ne laissent aucun doute sur leur fanatisme à l’égard du Troisième Reich.

Cinq mille personnes se réunissent à une fête nazie, tandis que dehors, les forces de l’ordre veillent au respect de l’heure de fermeture? Le malaise est palpable dans le Toggenburg. A juste titre: la Suisse passe déjà pour un paradis aux yeux des organisateurs de concerts aux relents racistes. Le danger de voir les campagnes helvétiques se transformer en terre de repli des extrémistes de droite est réel. Mais pour l’éviter, il ne suffit pas de s’assurer du respect des normes antibruit.

(Céline Zünd)

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