«En Suisse, on se préoccupe des producteurs de bananes équatoriens, mais on néglige les producteurs de raisin valaisans, vaudois ou neuchâtelois.» Patron de la cave Chai du Baron à Bramois (VS), Patrice Walpen fulmine face à la réalité des producteurs de vendanges, qui, pour certains, ne vivent plus mais survivent avec les prix actuels du kilo de raisin. Pour lui, la rengaine est toujours la même: on pénalise le producteur alors que le problème se situe au niveau de la vente. Pour tenter d’inverser cette réalité, il lance l’idée d’un label «Fair trade» pour les vins suisses.

Son idée est simple: rémunérer 1 franc de plus le producteur par kilo de raisin, une somme que l’on répercuterait sur le prix de vente de la bouteille. «Un vin labellisé, on peut le valoriser. La tendance actuelle chez les consommateurs est au respect des producteurs, à acheter local et responsable. Cette démarche marketing profiterait à toute la filière», est convaincu Patrice Walpen.

Parallèle avec le lait équitable

Le projet n’est pas né d’une soudaine illumination. Patrice Walpen le tire de l’initiative lait équitable, lancée en Suisse en septembre 2019 et visant à «rémunérer équitablement les producteurs et productrices de lait, c’est-à-dire de payer un prix qui couvre les coûts de production, à savoir 1 franc par litre». Un tel résultat est rendu possible par un prix de vente de la brique de lait entre 20 et 30% plus cher. Et le succès semble au rendez-vous, puisqu’en mars dernier Manor révélait à nos confrères de la RTS que la part de lait équitable représente 20% du chiffre d’affaires de son rayon lait.

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Président de l’Interprofession de la vigne et du vin du Valais (IVV), Yvan Aymon veut croire à ce genre de labels. Pour preuve, les vins ont fait leur entrée au sein de la «Marque Valais», dont l’un des critères est justement de rémunérer le kilo de raisin 25% de plus que les prix indicatifs de l’IVV. Mais il précise tout de même que la comparaison entre le lait et le vin est difficile, car dans le monde vitivinicole le prix du raisin varie fortement en fonction de la qualité et de l’image du vin. «Si on connaît le prix moyen par litre reversé aux producteurs en ce qui concerne le lait, pour le vin les prix peuvent varier de 1,50 franc jusqu’à 7,50 francs le kilo de raisin, selon la qualité et le cépage», détaille-t-il.

«Le meilleur label, c’est la marque du producteur»

Pour Yvan Aymon, la labellisation proposée par Patrice Walpen existe déjà, sans exister. «Une telle certification pourrait être appliquée à plus de 80% des vins suisses aujourd’hui, car le meilleur label, c’est la marque du producteur. Et cela se trouve sur l’étiquette. Quand on reconnaît le producteur, c’est du fair trade, si en revanche l’origine du vin est masquée par une entreprise fictive, c’est là que ça se gâte», indique-t-il.

La solution pour Nicolas Joss, le directeur de Swiss Wine Promotion, serait d’acheter ses vins à la cave, directement auprès des producteurs. Mais la réalité est tout autre. La majorité des vins consommés en Suisse est vendue en grande distribution. Il voit donc l’idée de Patrice Walpen d’un bon œil. Pour Nicolas Joss, il est nécessaire que lorsque le consommateur achète du vin suisse, cela soit synonyme de qualité, mais aussi de rémunération honnête pour le vigneron. «Il est important que les consommateurs comprennent que lorsqu’ils achètent une bouteille de vin suisse à 6 francs, les producteurs ne peuvent pas être rémunérés correctement. Au final, ce sont toujours ces derniers qui sont pénalisés et pas les intermédiaires, qui ne diminuent pas leurs marges», appuie-t-il.

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Cet avis est partagé par Pierre-Antoine Héritier, le président de la fédération valaisanne des vignerons. «Si à tous les niveaux, les acteurs étaient un peu plus équitables, le monde du vin tournerait rond en Suisse», insiste-t-il. Le Saviésan indique que l’idée d’un label équitable pour les vins trotte dans la tête des membres de sa fédération depuis de nombreuses années. Mais il est tout de même obligé de reconnaître qu’aujourd’hui «les gens attendent des prix à l’échelle de la grande distribution». «C’est malheureux à dire, soupire-t-il. Au début des années 2000, on nous disait que le vin suisse n’était pas terrible, mais que si on augmentait la qualité, on s’en sortirait. Aujourd’hui, c’est tout le contraire. On nous dit que nos vins sont très qualitatifs, mais qu’ils sont trop chers.»

La grande distribution pointée du doigt

Il ne faut toutefois pas mettre tout le monde dans le même panier, prévient Yvan Aymon. Le président de l’IVV précise que la grande majorité des caves paie correctement la vendange et que le marché qui n’est pas sain aujourd’hui, c’est uniquement celui du vrac. «Les raisins qui sont mal payés sont ceux qui sont utilisés pour faire du vin en vrac, qui est acheté par les acteurs de la grande distribution, pour le vendre sous leurs propres marques, détaille-t-il. Il suffit qu’une seule cave casse les prix pour que toutes les autres doivent s’aligner. Et au final, on répercute la perte sur les producteurs.»

Pour résoudre cette problématique, le rêve serait, selon Yvan Aymon, d’avoir un prix minimal fixe du raisin sous appellation AOC au lieu d’un prix indicatif, tel que pratiqué actuellement. «Cela résoudrait tous les problèmes mais nous ne pourrons jamais mettre une telle démarche en place, car cette manière de faire paraît inacceptable aux yeux de la Commission de la concurrence, qui a déjà eu de la peine à accepter les prix indicatifs», souligne-t-il. Cela ne signifie pourtant pas que le problème est insoluble. Yvan Aymon affirme sans détour que «si trois personnes en Suisse [les acheteurs des plus grandes enseignes de grande distribution, ndlr] intègrent la notion d’achat responsable dans leur choix en plus du critère prix/marge, le problème est résolu.»

Tout est mis en œuvre pour favoriser les vins suisses

Parmi les entreprises pointées du doigt par Yvan Aymon, on retrouve notamment Coop ou Denner. Cette dernière estime pourtant que «la critique ne s’applique pas à Denner», précisant qu'«une bouteille sur quatre vendues par ses soins vient de Suisse» et que «c’est même presque une bouteille sur deux» en ce qui concerne les vins blancs uniquement. Argumentation identique chez Coop. Seuls les chiffres changent: près d’un tiers des vins que propose l’enseigne provient de Suisse.

Les deux enseignes estiment mettre tout en œuvre pour favoriser les vins suisses. Elles assurent que cela se ressent notamment au travers de l’élargissement de leurs assortiments de vins produits dans notre pays, mais aussi via le développement de la publicité en faveur de ces derniers. Coop ajoute que «par le biais de notre marque propre Ma région, nous pouvons aussi mettre en avant la production régionale et ainsi offrir des débouchés intéressants à de petits viticulteurs». Quant à Denner, elle voit dans «la stabilité du chiffre d’affaires des vins suisses, alors que la consommation par habitant est à la baisse», la preuve que ses mesures de promotion des vins suisses portent leurs fruits.