C'est arrivé le 7 avril 2015, vers 14h22. Ahmed, un Suisso-Libanais alors âgé de 25 ans, est arrêté à l'aéroport de Zurich, quelques minutes avant de prendre le vol TK 1914 de Turkish Airlines pour Istanbul. Son délit? Avoir eu l'intention de rejoindre l'Etat islamique en Syrie, pour y mourir en martyr. C'est du moins ce que lui reproche le Ministère public de la Confédération (MPC): le prévenu est accusé d'avoir violé la loi fédérale qui interdit les groupes Al-Qaïda et Etat islamique, et de possible soutien à une organisation criminelle. Jeudi, le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone se penche sur son cas. C'est une grande première en Suisse. Pour la première fois, un jeune musulman radicalisé est jugé pour son «présumé engagement dans le terrorisme djihadiste», sans même avoir quitté le sol suisse.

L'accusé a passé quatorze jours en détention préventive. Ses papiers d'identité ont été ensuite confisqués, pour qu'il ne puisse pas quitter la Suisse. Jeudi, le procès sera placé sous haute sécurité. La police cantonale tessinoise avait déjà dû rehausser les mesures de sécurité ce printemps, lors du procès de quatre Irakiens accusés d'avoir monté une cellule de l'Etat islamique en Suisse. 

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Dans le portable d'Ahmed, les enquêteurs ont découvert les traces de nombreux articles de propagande glorifiant les musulmans prêts à se sacrifier pour le djihad. Et des scènes de décapitation et de lapidation, transmises à des tiers. Le MPC s'appuie notamment sur 32 documents consultés entre le 5 et le 9 novembre 2014, plus de 900 pages au total, via Telegram, une application de messagerie sécurisée. Des documents rédigés par des pontes d'Al-Qaïda et de l'Etat islamique. Toujours selon l'acte d'accusation, le prévenu aurait répondu le 8 janvier 2015 à un message saluant les attentats perpétrés contre Charlie Hebdo à Paris. Ahmed aurait également, entre le 23 août 2014 et le 6 avril 2015, recherché de nombreuses informations sur le djihad sur YouTube. Notamment des indications pour savoir comment rejoindre la Syrie et l'Irak.

41 contacts en trois mois

Surtout, il aurait contacté 41 fois, entre le 12 septembre et le 17 décembre 2014, Visar, un jeune parti de Winterthour rejoindre l'Etat islamique en Syrie. Dont 8 fois la veille du départ de ce dernier. Le 7 avril 2015, quand Ahmed était à l'aéroport de Zurich prêt à s'envoler, le prévenu aurait, toujours selon les enquêteurs, reçu via Viber une photo de Visar depuis une zone de combat. Visar était parti en Syrie avec sa soeur Edita. Ils avaient alors 15 et 16 ans. Les deux mineurs sont aujourd'hui de retour en Suisse. 

Ahmed aurait également reçu, le 2 février 2015, un appel de Christian, un autre djihadiste parti en Syrie depuis Winterthour. L'appel a duré 70 minutes. D'autres contacts avec des jeunes partis en Syrie ont été établis. 

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Enfin, dans une conversation en ligne avec sa petite amie domiciliée comme lui à Embrach (ZH), qui remonte déjà à novembre 2014, Ahmed lui aurait clairement fait part de ses intentions d'aller en Syrie «avec un frère syrien», et de devenir martyr. Selon les investigations policières, il lui a demandé de prier pour lui. ll aurait également laissé entendre qu'il avait conscience qu'il risquait cinq ans de prison. Ahmed, qui fréquentait la mosquée An'Nur de Winterthour, aurait en revanche caché ses intentions à sa mère. ll a préféré lui dire, le 6 avril 2015, soit la veille de son départ, qu'il se rendait quatre jours en Allemagne pour «rendre visite à un ami malade». C'est à la mosquée An'Nur qu'il a fait ses adieux à ses amis, quatre jours avant la date de son voyage. ll s'est ensuite rasé la barbe pour être plus discret.

L'avocat du prévenu, Me Daniel Weber, conteste toutes les charges du MPC. Il a fait savoir qu'il allait demander l'acquittement de son client. De son côté, le MPC démontre plus que jamais, avec cette mise en accusation, sa détermination à poursuivre tout individu qui tente de rejoindre des organisations djihadistes ou qui les soutient activement par de la propagande.

Un procès unique en son genre

Ce procès, unique en son genre, se déroule dans un contexte sensible où la Suisse renforce sa lutte contre le djihadisme. Une soixantaine de procédures pénales liées au djihad sont actuellement en cours. Le Conseil fédéral vient de proposer de permettre aux autorités compétentes d’obliger quelqu’un de suspect à se présenter régulièrement à un poste de police pour l’empêcher de partir, et, si la mesure s’avère insuffisante, de lui confisquer ses papiers d’identité. 

Jusqu'ici, un seul «djihadiste suisse», un Valaisan, a été condamné sur sol suisse après avoir passé trois mois en Syrie. Mais il s'agit d'un cas particulier. Il a été reconnu coupable de participation à une organisation criminelle et de service militaire étranger. Mais, faute de preuves solides, il n’a finalement été condamné qu’à 600 heures de travail d’intérêt général avec sursis, assorties d’une psychothérapie. Et l'obligation de mener un travail photographique sur le thème de la paix.