«Qu'on ne compte pas sur moi pour bénir des canons. L'aumônier militaire d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celui des gravures du XIXe siècle qui prêche «Gott mit uns». En tant que seul gradé à pouvoir être contacté directement par les soldats, sans passer par la voie hiérarchique, il représente une soupape dans un cadre exigeant, une personne vers qui l'on peut aller sans craindre de répercussions de la part des cadres de l'armée»: le Vaudois Jean-Marc Savary, 38 ans, a le contact facile de celui qui côtoie souvent adolescents et jeunes adultes.

Actuellement aumônier de jeunesse et solidarité au sein de l'Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (EERV), il sera, dès le 1er juillet prochain, le premier aumônier de l'armée suisse payé par la Confédération. Ce mi-temps, il le pratiquera en itinérance sur les sept places d'armes dont il aura la charge, pouvant intervenir en cas de besoin dans une dizaine d'autres lieux géographiques.

Manque de miliciens

Jusqu'alors, les aumôniers militaires étaient un service de milice en Suisse; on en compte environ 300 pour une armée de 210000 hommes. Seuls les pasteurs et prêtres titulaires d'un diplôme universitaire, incorporés dans l'armée et recommandés par leur Eglise pouvaient, après une école d'aumôniers de trois semaines, effectuer ainsi leur service militaire.

Chaque aumônier d'école se voit confier une place d'armes, ce qui représente 20 à 30 jours de service. Plusieurs raisons ont poussé l'armée à engager une personne à mi-temps: toujours plus d'ecclésiastiques trop âgés pour être recrutés (les soldats finissant leur service militaire à 34 ans), de femmes pasteurs n'effectuant pas de service militaire, de prêtres manquant à l'appel.

«Certains besoins n'étaient plus couverts; en particulier pour les quelque 20000 hommes qui entrent chaque année en école de recrues, un des endroits où le besoin d'aumôniers se fait le plus sentir», explique Jean-Marc Savary. Du fait de la centralisation des formations, certaines places d'armes ne sont plus desservies par un aumônier francophone.

Essentiels à ses yeux sont «les beaux moments que je vis avec ces jeunes, qui permettent de débloquer des problèmes. Pour moitié, ils ont un caractère civil.»

A côté des soucis de la vie militaire (la discipline, les congés, le port d'armes, l'envie d'accomplir un service civil), «je constate un fossé grandissant entre le confort de la vie privée et celui de la vie militaire. Mais l'armée fait aussi sortir des problèmes qui ne peuvent plus être fuis dans l'alcool, ou que le milieu familial n'est plus là pour cacher. Des jeunes sont chargés de famille à 20 ans, et il faut prendre des mesures pour que le foyer ne s'effondre pas durant leur absence; d'autres connaissent un endettement phénoménal, parce qu'ils n'ont pas appris à gérer un budget; parfois, c'est l'occasion de mettre des mots sur des souffrances endurées depuis très longtemps et permettre d'envisager des solutions. Ma satisfaction, c'est de voir que, souvent, ils sortent de l'armée en meilleur état qu'ils n'y sont entrés.»

Le relais peut alors être pris par des services sociaux ou des psychologues. A terme, l'armée envisage d'engager d'autres aumôniers alémaniques payés par la Confédération.