Chambéry-le-Haut, quartier populaire surplombant la capitale savoyarde, compte 12 000 âmes et au moins un millier de chiens. Du caniche au pitbull, on les croise avec leurs maîtres dans les allées ou au bas des HLM, quand ils ne sont pas enfermés dans des appartement ou derrière des cours grillagées de quelques pavillons. Ce qui n'est pas sans provoquer quelques problèmes de cohabitation, dont les habitants se plaignent régulièrement. Et, parfois, des chiens mal maîtrisés ou excités par leur propriétaire terrorisent certaines personnes dans leur vie quotidienne, comme Chantal.

Cette femme d'une cinquantaine d'années a eu une belle frayeur en se rendant au centre commercial quand son berger belge «a failli être déchiqueté par un pitbull», sans que son maître n'intervienne. Des combats entre chiens, il y en a aussi ponctuellement en bordure du quartier, au parc du Tallweg où certaines de ces rencontres entre molosses sont organisées. Mais, attention, préviennent de nombreuses personnes engagées dans la vie de Chambéry-le-Haut, «les problèmes liés aux chiens ne se réduisent pas au tiercé pitbulls – jeunes – banlieue». «La gêne au quotidien provient aussi des déjections dans les cages d'escalier, des aboiements dans les appartements, entre autres. Les difficultés dues à des animaux agressifs sont plus rares», soutient Jean-Jacques Devillers, directeur de la régie de quartier, Régie plus.

Cette association subventionnée par l'Etat dans le cadre de la politique de la ville, est une structure comme il en existe dans plusieurs banlieues en difficulté. Créée par les habitants eux-mêmes, elle a pour but de rapprocher les résidents entre eux. Elle sert aussi de chambre d'échos aux problèmes de vie quotidienne et a pour tâche de proposer, à l'occasion, des solutions d'amélioration. Le service d'éducation canine, inspiré de l'exemple d'une régie de La Rochelle, en Charentes Maritimes, répond à cette logique.

Depuis 1997, Régie plus accueille en emploi-jeune un éducateur canin issu du quartier, Salim Djeffel. Agé de 28 ans, propriétaire d'un berger belge, il connaît l'ensemble des propriétaires de chiens du secteur. «Mon rôle est d'apprendre au maître à éduquer son chien, à instaurer un respect entre lui et l'animal.» Parmi sa clientèle, trois jeunes maîtres de pitbull, véritables amoureux de la race, viennent aux cours avec leurs chiens stérilisés et muselés. L'occasion pour les propriétaires d'autres races de constater qu'un molosse bien dressé n'est pas plus dangereux qu'un autre toutou. Mais le service revêt bien d'autres aspects. Salim cite le cas de Claude, dynamique septuagénaire, qui amène sa chienne Mascotte aux cours depuis deux ans. Selon lui, «la vieille dame vient surtout pour passer un bon moment avec les jeunes et moins jeunes. Dans la vie de tous les jours, elle se fiche que sa chienne obéisse ou pas.» L'activité de l'éducateur canin revêt toujours une fonction sociale, même dans sa partie dressage. Pour un propriétaire d'origine turque, il a été amené à apprendre au chien les ordres dans la langue maternelle de son maître afin qu'il puisse obéir à toute la famille.

Diminution des problèmes de voisinage

Salim Djeffel exerce sur un terrain de foot entouré d'immeubles qui lui donne une bonne publicité car il travaille aux yeux de tous, y compris des gamins qui jouent à côté, ou des passants qui se rendent au centre commercial tout proche. Il va aussi avec l'animal et son maître dans les rues du quartier afin que le chien ne limite pas son comportement discipliné au seul terrain d'exercice.

Cette mise en relation peut aller jusqu'à la médiation dans les conflits de voisinage, l'autre facette du travail de Salim Djeffel. Un à deux soirs par semaine, il participe aux rondes des correspondants de nuit. Sa présence parmi les équipes nocturnes fait qu'elles se sentent plus rassurées dans leurs contacts avec les propriétaires de chiens de combat. Salim est également là pour donner des rappels de civisme aux propriétaires qui ne sont pas en règle. Depuis avril 1999, la loi française impose de stériliser les chiens d'attaque comme les pitbulls et les interdit de présence dans les transports et les lieux publics ainsi que dans les parties collectives des immeubles. Les chiens de garde et de défense, comme les rottweilers, doivent uniquement être muselés et tenus en laisse par un adulte. Mais entre le texte et son application, il y a parfois un monde.

Pour Salim, le maître est responsable de l'attitude de son chien et c'est lui qu'il faut sanctionner, pas l'animal, qui peut aussi être une victime. Virginie Benoist cite en effet l'exemple d'une jeune femelle pitbull, «qui sert de punching-ball à son propriétaire». La responsable du service d'éducation canine, au contact de Salim Djeffel et de ses cours, a changé son regard sur les chiens réputés dangereux. A l'échelle du quartier, ce service rendu aux habitants a réduit leurs craintes et les problèmes de voisinage. Rémy, qui loge dans un immeuble en bordure du Tallweg en convient lui-même: «L'été dernier on voyait et on entendait des jeunes exciter leurs chiens sous nos fenêtres. Mais depuis, ça s'est bien calmé.»