«Je ne vous dis pas les félicitations que j'ai reçues des députés fédéraux à Lugano. Certains pro-européens voulaient même demander l'asile politique à La Chaux-de-Fonds.» Hier, le conseiller national Didier Berberat est rentré précipitamment dans sa ville pour avouer l'inavouable. La Chaux-de-Fonds n'a pas voté oui à l'Europe dimanche passé. Le report, au bureau de dépouillement, de 3200 «non» dans la colonne des «oui» l'avait promue ville d'Europe. C'était une erreur. Récit de ce cafouillage qui embarrasse les autorités.

«C'est en ouvrant les journaux, lundi matin, que nous avons commencé à douter de notre oui à l'Europe», explique Didier Berberat, conseiller communal responsable de la Police des habitants. Avec un taux d'acceptation de 66,36%, la troisième ville de Suisse romande battait tous les records d'europhilie. Elle devançait les localités du Jura, soit Delémont (57,2% de oui), Porrentruy (54,9%) ou Saignelégier (54,1%). Par contre, Neuchâtel avait refusé l'initiative par 52,32% et Le Locle avec 57,08%. «Pour le vote sur l'EEE ou les bilatérales, la différence n'était que de quelques pourcents entre les villes neuchâteloises.» De quoi soupçonner une erreur de transcription sur les feuilles récapitulatives qui s'est confirmée.

François-Xavier Jobin, le chef de la Police des habitants, explique la bourde avec humour. «On était dans la catégorie des emmerdements maximum.» D'une part, le vote par correspondance pratiqué pour la première fois dans le canton a gonflé la participation (66%). D'autre part, plus de 90% des votants ont voté par la poste. Dès le dimanche matin à 10 h 20, l'équipe des dépouilleurs, composée d'une quarantaine de bénévoles, s'est mise au travail au 13e étage de la tour Espacité. Ce treize n'allait pas leur porter bonheur.

Premier problème: les machines à compter les bulletins. L'une d'elles, empruntée à la Banque Cantonale, qui l'utilise en semaine pour dénombrer ses billets, est tombée en panne. La seconde fonctionnait épisodiquement. Avec 75 000 bulletins à trier pour les cinq objets soumis en votation, le retard s'est accumulé. «L'après-midi, on recevait un téléphone de la Chancellerie cantonale toutes les dix minutes. Il fallait absolument donner les résultats pour la conférence de presse du Conseil d'Etat à 16 h 30. Nous les avons sortis en vitesse», soupire François-Xavier Jobin. C'est dans ce stress que 3200 «non» sont tombés dans le camp des «oui».

Didier Berberat assume l'erreur. Une erreur «mauvaise pour l'image de la ville», d'autant plus douloureuse qu'elle s'est produite sur un objet sensible et seulement sur celui-là. Sylvain Jaquenoud, le nouveau chancelier, ajoute que les opérations de dépouillement ne sont jamais parfaites. Il en sait quelque chose. Ancien adjoint au chancelier du Jura, il raconte la bourde qui s'est produite quand Vellerat a été transférée de Berne dans le canton du Jura. C'était un objet aussi brûlant que l'affaire européenne. «Une commune n'avait pas été prise en compte. Cela avait modifié les résultats.»

De toute manière, l'europhilie des Chaux-de-Fonniers était difficilement explicable au lendemain de la débâcle européenne. Dans Le Temps de mardi, l'ancien conseiller d'Etat André Brandt, personnalité des Montagnes, ne pouvait fournir d'explication rationnelle. Le président de la ville, Charles Augsburger, se grattait aussi la tête. En fait, le spectre de l'erreur du décompte habitait déjà l'autorité communale. On a recompté mardi. On a averti Didier Berberat, qui ne pouvait pas revenir mercredi pour présenter le désastre à la presse, car il était occupé à Lugano à défendre le prolongement de la Loi Bonny. C'est finalement hier matin, après une rapide séance à Lugano, qu'il a pris la route pour La Chaux-de-Fonds. «J'ai confié à Pascal Couchepin que j'avais un problème à régler dans ma ville. Il m'a rétorqué: «A Martigny, ça m'est déjà arrivé d'avoir l'air c… mais ça s'oublie vite.» Comme quoi, pour un socialiste, le réconfort peut venir d'un conseiller fédéral radical, même s'il n'est pas spécialement favorable à l'Europe.