A Lausanne, la rentrée universitaire sera précoce, du moins sur le plan politique. Le vaste projet de regroupement entre les universités de Lausanne et Genève ainsi que l'Ecole polytechnique fédérale (EPFL) va passer à un stade plus concret: les parlements cantonaux l'étudieront cet automne et, sur Vaud, une commission ad hoc se réunira déjà la semaine prochaine. Le projet prévoit notamment la cession des sections de chimie, physique et mathématiques de l'Université à l'EPFL. La biologie et les sciences de la terre resteraient en revanche à l'Université. Ce jeudi, les opposants au projet présenteront leurs arguments, essentiellement centrés sur le transfert prévu de la totalité de la pharmacie à Genève, que contestent les professeurs établis à Lausanne ainsi que l'association professionnelle des pharmaciens vaudois. Dans un contexte agité, une voix discordante se fait entendre. Assistante et membre de la commission du Sénat chargée d'examiner le projet du côté lausannois, Isabelle Chevalley jette un regard critique tout en prenant ses distances avec les propos des pharmaciens, dont elle partage les locaux pour ses recherches.

Le Temps: Vous considérez que le projet triangulaire ne va pas assez loin…

Isabelle Chevalley: Oui. Pour que le partage des tâches ait vraiment un sens, il faut transférer également ce qu'il reste de la Faculté des sciences – la biologie, la pharmacie et les sciences de la terre – à l'EPFL. Cela revient à créer un vrai Biozentrum lausannois comme celui de Zurich (l'EPFZ dispose aussi d'une section de pharmacie, n.d.l.r.). Il faut constituer un pôle fort dans les sciences exactes, et la meilleure manière d'y parvenir, c'est de rassembler toutes les disciplines. Les dirigeants nous disent qu'il est nécessaire de regrouper des chercheurs qui travaillent dans les mêmes domaines et dans des bâtiments voisins. Ce qui vaut pour les mathématiques, la physique et la chimie ne vaut-il donc pas pour les sciences de la vie, qui, dans le projet actuel, se retrouvent mal partagées entre Université et EPFL?

– Votre scénario implique des financements supplémentaires…

– La Confédération est d'accord de verser 50 millions supplémentaires pour reprendre les trois sections des Sciences. Le budget total de la Faculté des sciences est de 50 millions et le transfert libérera 30 millions. On peut imaginer que le canton donne ces 30 millions à l'EPFL pour reprendre toutes les sciences. Il en restera 20 que l'UNIL pourra affecter aux sciences humaines, ce qui représente le double de ce qui leur est promis à l'heure actuelle. Cela leur permettra de mettre des projets en route, et à terme, le canton pourrait même faire des économies. En fait, il ne faut plus raisonner en termes de fédéral et cantonal. Le site lausannois doit y gagner dans son ensemble

– Il paraît pourtant plus naturel de rattacher les biologistes à la Médecine qu'à une école polytechnique…

– La Médecine collabore beaucoup avec l'EPFL. Stefan Catsicas, qui dirige maintenant la recherche à l'EPFL, est tout sauf un ingénieur… En le nommant, avec Patrick Aebischer à la présidence, la Confédération a montré une volonté claire. Sur le plan fédéral, le secrétaire d'Etat Charles Kleiber était derrière le projet tripartite initial, qui prévoyait un pôle fort en sciences de la vie à l'Université. Très bien. Mais ce même Monsieur Kleiber est aussi derrière Patrick Aebischer, donc il place maintenant les sciences de la vie à l'EPFL. Il saborde son propre projet! Aux politiques locaux de dire: si le rectorat n'a pas su voir ce changement d'orientation fédérale, nous devons nous adapter en conséquence. Le noyau est bon, mais il faut produire un nouveau projet.

– Comment expliquez-vous qu'on n'ait pas songé avant à ces options?

– C'est un peu suisse, les gens se disent que ce projet constitue déjà un premier pas… Les dirigeants ont douté que la Confédération accepte de reprendre toute la Faculté des sciences de l'Université. Mais si le canton finance une partie des sciences à l'EPFL, via le Biozentrum, il se retrouve avec des disciplines qui lui coûteront 60% seulement de ce que lui revenait la faculté universitaire, ce qui lui laisse des fonds pour «booster» les sciences humaines.

– Quelle est l'ambiance sur le campus?

– Les dirigeants sont enthousiastes parce qu'ils ont l'impression d'avoir réalisé quelque chose pendant leur mandat. Certains professeurs commencent pourtant à se poser des questions. Exemple concret, la physique nucléaire: initialement, il n'était pas question de transférer cette discipline à Genève. Arrive un nouveau recteur à Genève, Maurice Bourquin, qui est physicien nucléaire. Tout à coup, cette discipline doit aller à Genève! Cela n'a aucun sens: il n'y a aucun local pour les accueillir. Cet exemple montre bien comment se prépare ce projet, chacun dit «Moi je veux de ci, moi je veux de ça…», sans aucune réflexion de fond.

– Vous êtes actuellement en Pharmacie, dans le bastion des résistants… En quoi vos propos ne représentent-ils pas leur position?

– Je suis chimiste, à la base. Je ne fais pas partie de la corporation. Dans six mois, mon contrat est terminé et je m'en vais. La plupart des gens impliqués dans ce projet ont des intérêts personnels: les deux recteurs et Patrick Aebischer en étant médiatisés, en participant à la révolution. Les professeurs ont soit l'intérêt d'aller à l'EPFL et d'être mieux payés, soit au contraire de devoir tout déménager à Genève. Moi, je ne déplore pas de perdre ma vue sur le lac…