Ça ressemble au coup d'éclat de Pierre Kohler de janvier 2000: flanqué du chef de l'Office fédéral de l'environnement, Philippe Roch, et de l'expert genevois Walter Wildi, l'ancien ministre jurassien sommait les entreprises chimiques bâloises d'assainir la décharge de Bonfol, dans laquelle elles avaient entreposé, entre 1961 et 1976, 114 000 tonnes de déchets toxiques.

Cinq ans plus tard, le jeune maire de Neuwiller (Haut-Rhin), Alain Escalin, prenant appui sur le même Walter Wildi, mettait mardi «en demeure les entreprises Novartis et Ciba de procéder à la remise en état du site du Roemisloch. Si elles ne réagissent pas dans les trois mois, nous ferons assainir la décharge aux frais des firmes chimiques.» Roemisloch, un vallon arborisé à 300 mètres de la frontière franco-suisse, sur la commune alsacienne de Neuwiller – à peine plus de 500 habitants –, sorte d'excroissance du territoire français encastrée dans la campagne bâloise, entre Oberwil et Allschwill.

Alain Escalin aura-t-il le même succès que Pierre Kohler, la chimie bâloise ayant promis d'assainir le site jurassien d'ici à 2014 pour un coût estimé à 280 millions de francs? Rien ne l'indique, car, au-delà de l'effet d'annonce, tout oppose Neuwiller à Bonfol. La législation d'abord, plus stricte en Suisse. L'ampleur et la dangerosité de la décharge ensuite: 114 000 tonnes à Bonfol, moins de 1000 tonnes de déchets chimiques déversés entre 1955 et 1960 par Geigy au Roemisloch, ne représentant que 10% du volume de la décharge alsacienne, le reste étant composé de matériaux de chantier.

«Potentiel de pollution élevé»

Il n'empêche, pour Walter Wildi, la décharge de Neuwiller présente «un potentiel de pollution à classer comme élevé». Il a examiné la liste des produits entreposés: «Certains sont connus pour leur forte toxicité, d'autres sont cancérigènes.» Se basant sur des relevés effectués en 2001, l'expert Wildi estime que «les eaux du ruisseau sortant du Roemisloch peuvent être alimentées, à la suite de fortes précipitations, par des lixiviats toxiques». Il préconise le captage du ruisseau pour le transférer dans une station d'épuration, des analyses approfondies du site et l'établissement d'un projet d'assainissement définitif.

Défendue par l'association GIDRB – groupe d'intérêts qui gère sept décharges de la région bâloise: deux en Alsace, à Neuwiller et Hagenthal-le-Bas, trois à Muttenz et deux en Allemagne près de Lörrach –, la chimie bâloise conteste les conclusions Wildi. «De nouveaux prélèvements effectués en 2003 et 2004 montrent que de l'eau du Neuwillerbach est potable, sans danger pour l'homme, la faune et l'environnement», affirme le secrétaire de GIDRB, Conrad Engler. Réfutant les accusations de laxisme du maire de Neuwiller, il dit avoir un plan d'action, qui prévoit le drainage du ruisseau. Mais pas son captage, «car l'eau qu'on amènerait à la station d'épuration en sortirait moins claire»! Il admet la nécessité d'intensifier les investigations, mais repousse la mise en demeure, faute, dit-il, de tout danger. Conrad Engler prépare une convention avec les autorités françaises, qui exclut la voie juridique: la chimie bâloise fournit les résultats de ses prélèvements aux autorités françaises, compétentes pour décréter ou non l'assainissement des décharges. Espérant secrètement que, faute de législation adéquate, la France ne puisse contraindre la chimie à vider ses décharges, se limitant à lui imposer leur surveillance.