L'homme qui lançait des cubes de sa fabrication du sommet du Cervin – pour les récupérer ensuite, cabossés par la nature et transformés par le hasard des chocs en œuvres esthétiques – est donc tombé lui-même d'assez haut. De plus haut sans doute que son cinq-étoiles bâti quasiment de ses propres mains. Et quand on dit bâti, cela signifie en réalité: conçu, voulu, dessiné, meublé, décoré. On le voyait même certains jours aux commandes de la grue. Pour aller au bout de son rêve, l'artiste ne s'est pas embarrassé de considérations matérielles, allant même jusqu'à tout simplement ne plus relever son courrier. Une manière d'ignorer superbement les embûches et tracasseries administratives – genre plaintes de voisins ou commandements de payer. Le résultat est là, et bien là: l'hôtel domine orgueilleusement Zermatt.

La réalité implacable aussi, qui rattrape le rêveur. Faut-il s'en attrister? Sans doute, le financier bernois qui s'est lancé dans l'aventure au côté de l'artiste haut-valaisan pourra-t-il amèrement se répéter une des boutade favorites de Julen, très croyant, mais à sa manière, c'est-à-dire de façon presque infantile: «Jésus n'aurait rien gagné à faire ma connaissance». Et puis, Julen a passé son enfance à construire des cabanes, avant de bâtir en pleine montagne, sans autorisation aucune, son atelier de sculpteur, le Bergatelier, que l'administration cantonale a tenté de vouloir classer, dix ans plus tard, comme site d'altitude à protéger; ce que l'artiste a refusé, de peur ne plus pouvoir rien y changer.

Bref, à partir du moment où Julen avait décidé de construire son hôtel, rien ne pouvait l'arrêter. On pourra aussi rappeler que «Into The Hotel» a été construit sur un terrain racheté jadis pour une bouchée de pain à la suite d'une débâcle spéculative essuyée par la bourgeoisie de Zermatt. Les donneurs de leçons aujourd'hui devraient peut-être s'en souvenir, sans compter que d'autres bâtisseurs valaisans, pas du tout artistes ceux-là, ont fait bien pire en matière d'imprévoyance financière.