Quatre murs de béton blancs, posés les uns contre les autres comme un château de cartes, pour former un rectangle ouvert sur le ciel. Les Alpes en arrière-fond et devant, la route à l’infini. C’est le nouveau projet du bureau d’architecture Herzog & de Meuron: une église sur la commune d’Andeer, aux Grisons, en bordure de l’autoroute A13. Elle devrait voir le jour en 2022. Il ne manque que l’essentiel: le financement.

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Pourquoi construire une chapelle dans un no man’s land, alors que dans les villages, les églises se vident? Aux Grisons, l’institution religieuse connaît les mêmes difficultés qu’ailleurs: manque de pasteurs ou de prêtres, fidèles vieillissants, caisses en souffrance. Or, aux yeux de Cornelia Camichel Bromeis, pasteure et doyenne du synode de l’Eglise évangélique réformée du canton alpin, ce projet représente justement une solution d’avenir pour le christianisme: «Lorsque les gens ne viennent pas à l’église, c’est elle qui doit aller à eux.» Quitte à se placer sur leur route.

Une tradition venue d’Allemagne

A l’origine de ce projet: Jens Köhre, pasteur allemand installé dans la commune d’Andeer. Il s’inspire de ce qui se fait dans son pays d’origine, où les églises peuplent les autoroutes, avec un certain succès: 10 000 personnes visitent chaque année les plus petites chapelles, tandis que les plus grandes accueillent jusqu’à 350 000 passages par an. Le groupe d’intérêt constitué autour du projet de l’église d’Andeer s’est d’ailleurs rendu en Allemagne pour étudier ce modèle.

«Il existe même des passionnés qui prennent la route uniquement pour visiter ces monuments. Lorsqu’on roule, on pense beaucoup, c’est un moment propice à l’introspection, à une pause dans son quotidien. L’église d’autoroute offre un lieu de prière et de paix», poursuit Cornelia Camichel Bromeis, qui a participé à la présentation de cette chapelle auprès des habitants de la commune d’Andeer, aux côtés de l’administrateur apostolique du diocèse de Coire, Peter Bürcher.

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Pas de culte, ni cérémonie: une chapelle d’autoroute coûte peu en entretien, mais assure à l’Eglise une présence dans le paysage. A l’intérieur, il y aura une Bible et un livre d’or, dans lequel les visiteurs pourront consigner leurs pensées ou leurs tracas. «Il ne s’agit pas de maintenir une institution, mais d’offrir un bel endroit où se recueillir. N’importe qui peut entrer, qu’il soit croyant ou non», souligne encore Cornelia Camichel Bromeis.

Ce lieu de recueillement sera œcuménique, dans ce canton dans lequel la population se partage environ à parts égales entre catholiques et protestants. La bâtisse aux formes minimalistes est dépourvue de symboles religieux immédiatement reconnaissables à dessein, pour «mettre l’accent sur la perception de soi et du lieu», expliquait récemment l’architecte bâlois Jacques Herzog dans une interview à la NZZ am Sonntag. Une expérience davantage sensorielle que religieuse: celle de l'«ici et maintenant», lorsqu’on passe du «bruit de la route à l’intérieur de soi-même». «Vous entrez dans une pièce souterraine avant de revenir à l’extérieur et de percevoir plus intensément le paysage verdoyant. On pourrait donc aussi comprendre la chapelle comme un instrument de perception», selon son concepteur.

Les églises repeuplées de touristes?

L’église d’Andeer, située sur la Viamala, attirera-t-elle des visiteurs dans la vallée de Schams, entre Coire et Bellinzone? En s’associant au prestigieux bureau d’architectes bâlois, les promoteurs de ce nouveau lieu de prière espèrent aussi en faire un argument touristique pour cette région reculée. Peider Ganzoni, président du groupe d’intérêt constitué autour de ce projet et ancien maire d’Andeer, imagine déjà une «vallée des églises», qui attirerait les visiteurs grâce à sa profusion de chapelles. Ne manque qu’une chose: le financement, qui doit venir de fonds privés. L’estimation des coûts n’a pas été divulguée. Ce projet pourrait-il échouer, faute de donateur? Peider Ganzoni se veut confiant: «Nous ne nous faisons pas de souci pour cela.»