Fausse alerte? Jeudi soir, la Suisse s’émouvait de ce que trois djihadistes suisses du groupe Etat islamique (EI), deux hommes et une femme, avaient été transférés de Turquie en Suisse par un vol de la compagnie Turkish Airlines. Mais vendredi, le Ministère public de la Confédération (MPC) rectifiait le tir: en fait, il ne s’agit pas de «revenants de l’Etat islamique».

Mais alors, qui? Ces trois personnes sont issues d’une même famille suisse installée en Turquie, affirme le MPC. «Elles ont été expulsées par les autorités turques dans le cadre de mesures de la police des étrangers, complète le parquet, et ne se sont pas rendues dans les zones de guerre contrôlées par le groupe Etat islamique, ni en Syrie, ni en Irak.» Preuve en est qu’elles n’ont d’ailleurs pas été placées en détention, mais interrogées par des représentants des services de sécurité suisses.

Rappelant que la présomption d’innocence doit prévaloir, les services du procureur général Michael Lauber précisent que les autorités de sécurité nationale et cantonale – en l’occurrence, le canton dont cette famille est issue – travaillent en étroite collaboration dans ce genre de cas. Cependant, une procédure pénale pour violation présumée de la loi interdisant le groupe Etat islamique a été ouverte. Pour quelle raison, dès lors que ces personnes n’ont pas mis les pieds sur le terrain des opérations? Simple prudence, vraisemblablement. Selon nos sources, ces trois Suisses seraient des convertis. Ils ne seraient pas une cible prioritaire du renseignement suisse.

Série d'extraditions 

En attendant que le MPC livre des informations plus précises la semaine prochaine, difficile de savoir sur quel pied danser. Car on peine à comprendre qu’une violation de la loi sur les étrangers puisse valoir un rapatriement forcé. A moins que ces gens n’aient nourri suffisamment de sympathie à l’égard des idéaux djihadistes pour que la Turquie veuille s’en débarrasser sans tergiversations. Depuis décembre, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a en effet entrepris de renvoyer les présumés djihadistes à leurs expéditeurs, notamment la France, l’Allemagne, l’Irlande, les Etats-Unis et le Danemark.

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En consultant la presse turque, on parvient à une hypothèse plus sérieuse. Dans un article daté du 2 janvier, le journal Hürriyet rapporte que «selon une déclaration écrite du Ministère de l’intérieur, l’extradition des combattants terroristes étrangers se poursuit vers leurs pays. Dans ce contexte, trois combattants terroristes étrangers de nationalité suisse ont été expulsés vers leur pays.» Or la presse turque, très contrôlée, distingue soigneusement entre les combattants de l’EI et les «combattants terroristes étrangers», ainsi nommés en raison de leur appartenance à d’autres factions rebelles djihadistes, comme Hayat Tahrir al-Cham active dans la province d’Idlib. Une mouvance islamiste que la Turquie considère comme moins dangereuse que Daech. Ces trois Suisses vivant en Turquie s’apprêtaient-ils à traverser la frontière? Un cas de figure qui ferait d’eux d’éventuels sympathisants ou candidats djihadistes, mais en aucun cas de redoutables guerriers.

Très radicalisée

Hériter de combattants eût été une première, en Suisse. Non désirée, de surcroît, puisque le Conseil fédéral a décidé l’année dernière que la Confédération ne rapatrierait pas activement les djihadistes helvétiques, privilégiant l’option, très aléatoire, de les soumettre à la justice des pays où ils ont commis leurs actes. Du même coup, cette décision avait créé la polémique quant aux mères djihadistes et à leurs enfants, vivant dans des conditions très précaires dans des camps. L’une d’entre elles, une Franco-Suisse qui a grandi à Genève mais est originaire de Berolle dans le canton de Vaud, a refait parler d’elle jeudi. Le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) a en effet annoncé lui avoir retiré sa nationalité suisse. Dans le même temps, la Suisse tente de rapatrier ses deux filles aînées que leurs pères réclament à Genève, une volonté à laquelle s’oppose la Romande, partie en 2016 avec ses enfants pour la Syrie. La Franco-Suisse a trente jours pour faire recours au Tribunal administratif fédéral. Très radicalisée et n’ayant jamais manifesté d’intérêt à un retour en Suisse, elle pourrait ne pas s’opposer à la décision de la Confédération.

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