Comment est-elle arrivée? En tout cas, elle est là, une écharpe de shantung irisé savamment nouée autour de ses épaules, pas un cheveu de travers, parfaitement à son aise dans le restaurant iranien du quartier des Pâquis où elle a accepté de me rejoindre – «Le Golestan? C’est sympathique? Pourquoi pas? J’ai toujours rêvé d’aller au Golestan». Elle me détaille sans sourire, les traits harmonieux mais tirés – la vie n’a pas coulé facilement sur cette femme-là. Dans ses yeux clairs flotte un air de moquerie bizarrement rassurant.

Et c’est peu dire que j’ai besoin d’être rassurée: Iris von Roten n’est pas seulement un monument du féminisme suisse; elle n’a pas la réputation d’être particulièrement commode. J’ai entendu parler d’elle pour la première fois à Unterbäch, le village haut-valaisan qui se glorifie d’avoir été le premier à donner aux femmes l’occasion de glisser un bulletin dans une urne. C’était en 1957, pour le vote d’une loi sur la protection civile prévoyant une obligation de servir étendue aux femmes. Le préfet de Rarogne, le catholique-conservateur Peter von Roten, avait joué un rôle déterminant dans l’organisation de ce scrutin m’avait-on expliqué – une action qu’on n’attribuait pas à son parti, fermement opposé à l’émancipation féminine, mais à sa femme, Iris.

L’histoire est un peu plus compliquée. Cinq communes ont décidé, ce 3 mars, de donner aux femmes, qui avaient été nombreuses à demander un peu partout leur inscription sur les listes électorales, l’occasion d’exprimer un avis sur cette question qui les touchait de près: Martigny, Sierre, Lugano, Niederdorf dans le canton de Bâle, et Unterbäch. L’apport de Peter Von Roten a consisté dans l’entrain, dans l’argumentation juridique qui allait permettre à l’avocate vaudoise Antoinette Quinche d’utiliser le refus de tenir compte des résultats pour former un recours – vain – au Tribunal fédéral. Et dans un sens admirable de la communication. Grâce à lui, le village valaisan a vu affluer les correspondants du monde entier. Et est ressorti de l’aventure affublé du beau surnom de Grütli des femmes.

Quant à Iris… Son rôle dans cette affaire est indéniable mais, lui aussi, complexe. En 1957, la cause des femmes était devenue centrale pour Peter von Roten – au point d’y sacrifier allégrement sa carrière politique. Mais cela faisait une bonne dizaine d’années qu’il s’y était converti – après avoir écrit à Iris, qui lui faisait part de ses opinions suffragistes, qu’il aurait été moins choqué de la savoir morphinomane ou proxénète.

J’aimerais bien sûr l’interroger sur l’amour improbable, passionné et souvent contrarié qui l’a liée à un homme dont la tradition familiale et politique lui était aussi étrangère. Sur les centaines de lettres à travers lesquelles ils ont bataillé, fait la paix et désiré avant de se décider à vivre – par moments – ensemble. Mais je n’ose pas. D’ailleurs, elle est en train de commander, pour moi comme pour elle – «Vous aimez les légumes? C’est parfait!»

Mieux vaut lui parler de son livre, Frauen im Laufgitter* – un autre monument, bien éclaboussé à son apparition. Dépeindre les relations entre hommes et femmes comme un rapport de forces constant, le mariage comme un contrat d’exploitation sexuelle et ménagère, le travail comme la seule voie d’émancipation, dénoncer la double morale qui fait de la chasteté une vertu féminine et de l’expérience sexuelle un attrait masculin, prôner l’amour et l’enfantement libre, tout ça dans la Suisse de 1958… Il fallait du courage!

«Dès que j’ai commencé à penser à ce livre, j’ai su qu’il ferait scandale. On m’a accusée comme prévu d’être froide, sans âme, dévoyée. On a mis mes compétences en doute. Des hommes ont écrit que je méritais d’être fessée jusqu’au moment où je reviendrais à la raison, d’autres s’en sont pris à mon mari – il devait être un monstre pour que je puisse écrire tout ça…» Elle balaie ces avanies d’un revers de manche. «La seule chose qui m’a fait mal, la seule, c’est la condamnation dont a cru devoir se fendre l’Alliance des sociétés féminines. On m’a même reproché l’échec de la votation sur le suffrage féminin de mars 1959. Vous vous rendez compte?»

Je soutiens son regard si indigné qu’il en devient captateur. «Et vous êtes sûre que vous n’avez joué aucun rôle? Après tout vous confirmiez les pires menaces des opposants: «si les femmes votent, elles déserteront le foyer, contesteront tout, mettront la bisbille dans la famille…»

Son rire a quelque chose d’implacable. «Les suffragistes pensaient qu’en étant bien sages, elles seraient récompensées. On a vu… Mais pour moi, ce n’était pas un échec. Les Vaudoises, les Genevoises et les Neuchâteloises ont pu voter. La suite allait venir, forcément.»

Elle repose sa fourchette. J’ai l’impression qu’elle n’a fait que mettre un peu de désordre dans les plats qu’on nous a apportés, sans rien manger. J’enchaîne: «Et que pensez-vous de la suite?»

«Vous voulez dire la vie des femmes d’aujourd’hui?» Je hoche la tête en avalant une bouchée d’aubergine – délicieux. «La pilule a changé beaucoup de choses. Je savais que le jour où les femmes disposeraient d’un contraceptif efficace, elles pourraient gagner leur liberté amoureuse. Mais je ne vois pas beaucoup d’égalité autour de moi. Les femmes doivent tout réussir: leur vie amoureuse et sexuelle, leur carrière, l’éducation de leurs enfants… Ce sont elles qui doivent se débrouiller avec toutes les contradictions que cela comporte, au risque de se sentir inadéquates. Les hommes, eux, continuent à avoir la belle vie – ou ce qu’ils croient être la belle vie. Et à dicter les règles.»

Elle balaie la salle du regard et ajoute: «Et ne croyez pas que les avancées sont uniquement menacées dans les pays musulmans. Il s’agit d’une lutte de pouvoir sans pitié et cela n’a pas changé.»

Je saisis l’occasion: «Vous avez tenté de modifier le rapport de pouvoir dans votre couple. Vous avez mené la vie d’une femme libre de ses choix et de sa vie amoureuse, et laissé la même liberté à votre mari. Finalement, n’avez-vous pas présumé de vos forces? On me dit qu’il a beaucoup plus profité de cette liberté que vous. Et que votre indépendance vous a isolée…»

Cette fois, je l’ai fâchée. Elle se penche vers moi et répond en détachant chaque mot: «J’ai eu une vie pleine et passionnante, que je vous souhaite. Oui, j’ai choqué. Oui, on s’est moqué de moi. Oui, à un certain moment, j’ai perdu le sommeil. Et non, je n’étais pas facile à vivre. Mais j’ai toujours fait ce que je voulais, sans me mentir. J’ai eu une fille à laquelle j’ai essayé de donner tout ce que je n’avais pas eu. J’ai peint, j’ai voyagé, avec bonheur. Et quand mon corps m’a trop fait souffrir, j’ai réglé mes affaires et je suis partie. Au moment de mon choix.»

Elle joint, si j’ose dire, le geste à la parole. Tout d’un coup, je me retrouve seule devant les plats à peine entamés. Je regarde mes notes. Je trouve mon écriture bizarre, comme rétrécie. Est-ce que j’arriverai à me relire? Je fais signe à la serveuse.

*  Littéralement, Femmes dans un parc pour enfants. Paru en 1958, réédité en 1959 chez Hallwag, puis en 1991 chez eFeF Verlag, le livre n’a jamais été traduit en français.

Cette rencontre a également été rendue possible par le livre de Wilfried Meichtry «Verliebte Feinde, Iris und Peter von Roten», Ammann Verlag 2007.