Mathias Reynard fera la concession de la cravate pour son discours d’ouverture de session. Mais pas celle du piercing qui lui orne le sourcil depuis des années. «Ça fait partie de moi.» A 24 ans, il est le plus jeune élu au Conseil national et doit prononcer le discours d’ouverture de session aujour­d’hui, lundi. Dans l’art du compromis, «pour autant que cela ne m’amène jamais à trahir quelqu’un ou à me trahir moi-même».

Entre ses cours au Cycle d’orientation de Savièse et sa prochaine interview pour un média national, le socialiste nous emmène sur les hauts de sa commune dans une minuscule voiture qu’il engage vaillamment sur des raccourcis pentus et bosselés. «Certains médias tenaient absolument à venir chez moi faire des tournages ou des photos sous prétexte que je vis dans un très petit appartement.» Il a refusé fermement, sur le conseil d’anciens du parti qui lui ont manifesté un fort soutien après son élection surprise. «Je tiens à protéger ma vie privée. Mon niveau de vie actuel correspond à un moment de ma formation universitaire, ce n’est pas une marque de fabrique politique.»

Avec le même professionnalisme, il a réussi à tenir sa langue lorsque les journalistes ont tenté de cuisiner le petit dernier sur les dessous des candidatures socialistes au Conseil fédéral. Même si on le devine plus proche du combatif Maillard que d’un Berset. Il est jeune, mais il connaît un peu le monde médiatique pour avoir été rédacteur de la feuille du parti ­valaisan. Sous une apparence de spontanéité et de sincérité, Mathias Reynard maîtrise déjà quelques ficelles de l’appareil politique.

Après une montée d’un bon quart d’heure, il arrête sa voiture face à Veysonnaz et à sa piste de l’Ours. Dans un petit chalet tenu par une radicale pur sucre, c’est devant une fondue qu’on s’attable. La simplicité. C’est une des revendications de Mathias Reynard, qui rappelle volontiers qu’il est issu d’un milieu ouvrier. «Mon discours est plus facile à entendre pour cet électorat que celui d’une certaine gauche intellectuelle.» C’est son côté syndicaliste, militant du salaire minimum pour tous. Son côté «guérillero» populaire qui évoque volontiers sa rencontre avec Evo Morales au cours d’un voyage, sac au dos, à la rencontre des socialismes radicaux d’Amérique latine.

«Nous avons eu la chance de lui parler. Il nous a posé des questions sur le système suisse. J’ai beaucoup de respect pour ce gars, sa simplicité, ses pulls typiques et sa proximité avec les gens. Il vient du peuple, et c’est le premier président indigène en Bolivie.»

Mathias Reynard tient à se distinguer des «bobos» de gauche, quitte à utiliser l’image romantico-poétique du Che. Ou à s’investir dans la défense du terroir valaisan, notamment pour la conservation du patois. «La culture n’appartient pas à un parti. Les combats de reines, le FC Sion sont des institutions qui fédèrent tous les Valaisans et il n’est pas question d’abandonner ce terrain identitaire à l’UDC.»

Il appelle toujours les habitants de Conthey, un village au pied du coteau saviésan, les «voleurs d’eau». En mémoire d’un conflit, il y a 20 ans, pour l’exploitation d’une source à la frontière entre les deux communes. «C’est pour rire.» Mais c’est aussi un ancrage clair dans les particularités valaisannes qui lui a valu un soutien sans faille de sa région. «On vote Savièse», commente la patronne du Bellevue quand on s’étonne que des électeurs aient pu cumuler l’UDC Oskar Freysinger, habitant dans la même commune, au rouge Mathias Reynard.

Ce soutien hyperrégionaliste, c’est un des facteurs qui expédie aujourd’hui Mathias Reynard à Berne. Sous la Coupole pourtant, c’est toute la Suisse qu’il devra défendre. «J’ai élaboré un discours d’ouverture qui se veut rassembleur, basé sur les deux ou trois rêves que j’ai pour les prochaines années.» La célèbre formule «I have a dream» de Martin Luther King est peut-être de trop. Il hésite. Mais son mentor, Stéphane Rossini, se chargera de corriger au besoin le message:

«Je rêve d’un pays dont on puisse être fier sur la scène internationale mais qui investit aussi sur la jeunesse, la formation et la recherche. Je rêve de cohésion nationale que l’on doit préserver avec le maintien des services publics comme les offices de poste, par exemple. La tendance actuelle est de fermer des infrastructures qui ne sont même pas déficitaires.»

Le benjamin se sent une responsabilité vis-à-vis des jeunes aussi. «J’ouvre une voie pour d’autres et je dois faire en sorte que les électeurs continuent de voter jeune après mon mandat.» Plus concrètement, il prévoit une initiative pour harmoniser et renforcer les bourses d’études. Il est aussi fondamentalement opposé au projet de réintroduire des feuilles de présence dans les universités.

La fondue et le coup de blanc réchauffent les corps. Mathias Reynard tombe le sweat-shirt et dévoile un reliquat de vacances au slogan: «La Corse n’est pas à vendre!» «J’adore l’ambiance de là-bas, qui ressemble beaucoup à l’état d’esprit valaisan: fermé au premier abord, mais très solidaire quand vous êtes accepté.» Sur l’île de Beauté, il reprend sa respiration, dans une petite maison au bord de la mer appartenant à sa famille. Le reste du temps, ses bouffées d’air ce sont les entraînements de hockey et les soirées karaoké hebdomadaires. «Si un jour je n’ai plus le temps d’y retrouver mes amis, d’enlever toutes mes casquettes professionnelles et politiques, j’arrête!»

Mathias Reynard vient à peine d’entamer une carrière d’enseignant. Un métier qu’il adore et qui restera sa première priorité avant son mandat d’élu. «C’est une question de respect pour mes élèves et leurs familles», estime-t-il. Son élection aura nécessité quelques aménagements dans un emploi du temps déjà saturé entre formation à la Haute Ecole pédagogique, enseignement, de multiples engagements associatifs et un mandat au Grand Conseil qu’il a choisi d’abandonner.

«Ce n’était pas prévu que j’aille à Berne. Au départ, je ne voulais même pas être candidat.» Pour ne pas se griller trop jeune. «Puis j’ai accepté pour renforcer la liste mais nous attendions qu’Yves Ecoeur ou Gaël Bourgeois «fassent» ce siège.» Gaël Bourgeois. Il est présent à chaque étape de la conversation. Il est en photo sur le profil Facebook de Mathias Reynard. C’est avec lui que le jeune socialiste a arpenté l’Amérique latine. Lui qui l’a coaché en politique dans les jeunesses du parti. Lui qui se fait devancer dans la dernière ligne droite. «Nous sommes toujours amis», rassure le jeune élu.

Il en a un peu oublié l’heure et le journaliste de Suisse alémanique qui l’attend au café. C’est sur les chapeaux de roue qu’il faut lever le camp et redescendre par les voies étroites et à pic jusqu’au plateau de Savièse. Evoquant une dernière fois sa première journée à Berne, le stress monte. «Il faudra bien respirer avant!» Mais cela ne l’empêchera pas d’être dans sa classe le matin même. «J’y tiens!»