Les dirigeants économiques et la droite politique du pays ont tardé à saisir l’ampleur du rejet des rémunérations exorbitantes par le peuple suisse. Avec une majorité de plus près de 69% des électeurs en faveur de l’initiative de Tomas Minder «contre les rémunérations abusives», le résultat constitue une gifle pour les dirigeants économiques et une partie de la classe politique qui s’étaient engagés contre elle avec des gros moyens, admettent ce dimanche après-midi la plupart des acteurs politiques et des commentateurs.

C’est finalement un vote très émotionnel, attisé encore par l’indemnité pour non-concurrence de 72 millions de francs du président de Novartis, Daniel Vasella, qui l’a emporté. Economiesuise, qui a voulu mener une campagne très factuelle, illustrée par une loupe dénichant les défauts cachés de l’initiative, n’a pas réussi à imposer ses arguments.

Dès lors, le résultat n’est pas une surprise. «Nous savions dès le début que la campagne serait extrêmement difficile. L’initiative partait d’emblée avec une majorité très claire, dont le niveau était historiquement élevé. Il y avait d’un côté une initiative au titre séduisant, «contre les profiteurs», au caractère très émotionnel, et de l’autre un contre-projet indirect «invisible » sur lequel les électeurs n’avaient pas à se prononcer dans les urnes », justifie Pascal Gentinetta, directeur d’economiesuisse.

La fédération faîtière des entreprises, qui a investi près de huit millions de francs dans la campagne, a d’ailleurs le sentiment d’avoir eu à mener la campagne seule. «Les ténors des grands partis bourgeois ont été bien moins visibles que dans d’autres campagnes menées en commun par le passé. Cela a certainement contribué à mettre economiesuisse sur le devant de la scène, rôle que nous n’avons pas cherché», ajoute très prudemment le directeur d’economiesuisse.

Il est vrai que l’on a peu vu les leaders du PLR dans cette campagne où il n’y avait en fait rien à gagner. Le PDC, de son côté, s’était battu pour un contre-projet direct avec taxation des bonus, un contre-projet rejeté au vote finale par le parlement. Il n’avait donc aucun intérêt à se mouiller. Enfin, l’UDC était profondément divisée entre sa direction proche de l’économie, comme Christoph Blocher, et sa base populaire.

Ce résultat est la conséquence d’une accumulation d’erreurs de la part du Parlement et des milieux économiques. Ceux-ci ont sous-estimé l’ampleur du rejet des rémunérations exorbitantes par les citoyens, admet Urs Schwaller, président du groupe parlementaire PDC.

Le fait qu’il a fallu plus de quatre ans au Parlement pour traiter l’initiative Minder et accoucher d’un contre-projet a pu donner aux citoyens le sentiment qu’une majorité du Parlement souhaitait faire traîner les choses. Les gros moyens engagés par economiesuisse ont aussi pu donner le sentiment aux citoyens que les hauts dirigeants de l’économie cherchaient à acheter leur vote. Dès lors, Thomas Minder a pu apparaître comme le chevalier blanc revenu imposer un peu de morale dans le monde de l’économie, admet-on jusque chez les adversaires de l’initiative.

Ceux-ci on de l’initiative ont aussi été handicapés par le fait que les citoyens n’avait pas à voter sur le contre-projet. Celui-ci était donc physiquement absent de la campagne.