La prime moyenne de l’assurance maladie s’élèvera à 316 francs par personne et n’augmentera ainsi que de 0,5% en 2021. «Pour la troisième année consécutive, nous pouvons annoncer une hausse très modérée», s’est réjoui le ministre de la Santé Alain Berset, dont le bonheur n’était pourtant pas complet. D’une part, les réserves des caisses, qui ont grimpé à 11 milliards, sont trop élevées. D’autre part, les réformes en cours pour maîtriser les coûts de la santé se heurtent à de fortes résistances.

Au jeu des comparaisons cantonales, pas de bonne surprise. Comme d’habitude, les Alémaniques figurent parmi les «gagnants». Seul Neuchâtel (-0,2%) fait partie des neuf cantons dont les primes vont baisser. Tous les autres cantons romands sont au-dessus de la moyenne nationale, y compris celui, bilingue, de Berne. Cette année, ce sont le Valais et le Jura qui affichent la plus forte hausse, soit 1,6% et 2% respectivement.

On s’en doutait: il est encore trop tôt pour connaître les effets de la pandémie sur les coûts de la santé. Les primes 2021 sont basées sur l’évolution estimée des dépenses de l’an prochain, un calcul rendu encore plus difficile que d’habitude avec toutes les incertitudes que suscite l’évolution de la crise. On ne sait guère qu’au premier semestre, marqué par la suppression des opérations et traitements non urgents dans les hôpitaux et les cabinets médicaux durant six semaines, les coûts sont restés stables. Au deuxième semestre, ils devraient logiquement augmenter de 1 à 2% en raison de l’effet de rattrapage, soit s’avérer légèrement supérieurs à la hausse des primes de 0,2% annoncée l’an dernier.

Etonnant paradoxe

Et c’est là tout le paradoxe qui a surgi de la conférence de presse d’Alain Berset. Alors que pour les années 2020 et 2021, les primes seront inférieures aux coûts réels, les réserves des caisses ne cessent de gonfler: elles s’élèvent désormais à 11 milliards de francs, soit 1,5 milliard de plus que voici un an. Un niveau qualifié d’«indéfendable» par l’Union syndicale suisse (USS). «Des centaines de milliers de personnes ont été durement touchées par la crise du coronavirus, indépendamment de leur volonté. Elles seront confrontées à une baisse de leur pouvoir d’achat», relève son président Pierre-Yves Maillard. Lequel exige que «les réserves excessives soient utilisées pour éviter des augmentations de primes».

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Responsable des affaires publiques du comparateur de primes Comparis.ch, Felix Schneuwly abonde dans ce sens. «Le poids des primes va augmenter significativement cette année dans le budget des ménages», estime-t-il. Selon lui, les assureurs n’ont pas pour but d’engranger des réserves: «Il faut réduire celles-ci au minimum légal, soit entre 4 et 5 milliards, en prenant soin de le faire par étapes au profit des assurés.»

Comment expliquer ce paradoxe? «Le montant des réserves en 2019 s’explique par le fait que les coûts de la santé ont été inférieurs aux prévisions des primes», avance le porte-parole de l’association faîtière des caisses Santésuisse, Christophe Kaempf. «A cela s’ajoutent les bons résultats boursiers sur la partie des réserves placées en actions. C’est ce qui a permis aux caisses de promettre aux assurés qu’il n’y aurait pas d’augmentations de primes en raison de la pandémie de Covid-19», ajoute-t-il. Pour 2021, il est fort probable que la hausse annoncée de 0,5% s’avère inférieure aux coûts, de sorte qu’un effet de lissage devrait se produire dans les réserves.

«Le niveau des réserves est trop élevé»

Il n’empêche qu’Alain Berset a tiré – un peu tardivement, selon de nombreux observateurs – la sonnette d’alarme sur la question des réserves. «Le niveau actuel est trop élevé. Nous ne voulons pas que leur ampleur soit un facteur de hausse des primes», a-t-il souligné. Il a même évoqué l’éventualité d’une modification de loi pour corriger le tir. A plusieurs reprises, les médecins romands ont proposé un changement de paradigme dans le système. Au lieu d’être calculées sur l’estimation des dépenses de l’année suivante, les primes le seraient sur la base des coûts réels de la santé des trois ou cinq dernières années. Interrogé à ce sujet, Alain Berset a laissé entendre que c’était une piste à suivre. «Nous sommes prêts à discuter de tout. Mais en réglant les dépenses après coup, on prend le risque de ne plus inciter l’assuré à limiter ses frais de santé».

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Pour le reste, le ministre de la Santé compte désormais sur tous les acteurs de la santé pour qu’ils contribuent à juguler la hausse des coûts. En août dernier, il a présenté son deuxième paquet de mesures, dont il chiffre le potentiel d’économies à 1 milliard de francs. Mais celui-ci, qui veut réduire la liberté de choix du médecin, se heurte déjà à de fortes résistances, tout comme le premier paquet, qui inclut le prix de référence des médicaments génériques. Lors de sa dernière séance, la Commission de santé du Conseil national a enterré cette réforme qui aurait permis d’épargner de 300 à 400 millions de francs par an, ce que regrette la secrétaire générale de la Fédération romande des consommateurs Sophie Michaud Gigon: «Il n’y aura pas de baisse des coûts, et donc des primes, sans un effort commun et concerté de l’ensemble des acteurs.»


REACTIONS

«2020 était l’année ou jamais pour baisser les primes»

«C’est une mauvaise surprise. C’est peut-être une petite hausse, mais c’est une hausse tout de même», déplore Philippe Eggimann, président de la Société vaudoise de médecine. «2020 était l’année ou jamais pour baisser les primes. La baisse d’activité dans les hôpitaux a été estimée de 1,5 à 2,5 milliards de moins par rapport à 2019. Une diminution d’activité de 62% a été relevée dans les cabinets médicaux. Les Suisses ont donc payé entre 1,5 et 3 milliards de trop en 2020 et tout cela va encore alimenter les réserves. Ces dernières se montent à environ 1171 francs par assuré. Il y a une application ultra-conservatrice du principe de précaution. Il faudrait au contraire profiter de cette pause dans la hausse des coûts de la santé pour prendre les bonnes mesures. On ne peut pas continuer comme cela. Tant que l’OFSP n’aura pas accès à toute la transparence de la part des caisses d’assurance maladie pour valider les hausses, ces dernières resteront plus importantes que les coûts. La solution que proposent les médecins est de calculer les primes sur les coûts effectifs, comme on le fait pour les impôts, plutôt que sur les estimations.»

«La position des caisses n’est plus justifiable»

«La position actuelle des caisses maladie n’est plus tenable, ni justifiable», réagit à chaud Jacques Gerber, le ministre PLR de la Santé jurassien, le canton romand qui connaît la plus forte augmentation des primes (+2%). «Je suis extrêmement fâché et plus que dubitatif. Notre canton avait demandé que les primes n’augmentent pas en 2021, car cette année, marquée par le Covid-19, il est impossible de justifier la moindre hausse. Mais nous n’avons jamais reçu la moindre réponse de la part de l’OFSP. Ce dernier ne joue plus du tout son rôle de régulateur du système. Il y a un total manque de transparence. Surtout, il y a ce message sous-jacent que les cantons avec les hausses les plus marquées, nous serions les mauvais élèves… Qu’on nous le prouve en nous présentant des chiffres. Rien ne permet d’expliquer que les primes montent de 2% dans le Jura et, par exemple, de 1,6% dans le Valais. Je m’étonne enfin que les caisses n’utilisent pas leurs réserves astronomiques – le double de ce que la loi exige d’elles – pour compenser cette hausse ou les lisser dans le temps. A quoi servent des réserves si on ne les utilise pas en temps de crise? Alors qu’on va laisser les cantons passer à la caisse et payer les surcoûts de la pandémie. On ne va pas pouvoir continuer à tirer pareillement sur la corde et ce n’est pas un gauchiste que vous le dit, mais un PLR.»

«Ce pas grand-chose aurait dû être un rien»

N’imaginez pas le conseiller d’Etat genevois Mauro Poggia enthousiaste devant une hausse des primes d’assurance maladie, soit-elle d’un modeste 0,6%: «C’est un pas grand-chose qui aurait dû être un rien. Ces deux dernières années ont été particulièrement rentables pour les assureurs, ils ont payé beaucoup moins qu’ils n’ont encaissé. Or, ce bénéfice part dans les réserves, qui se montaient à 11 milliards de francs en début d’année! 2020 va aussi être intéressante pour les assureurs, à cause de la suppression des opérations non essentielles et l’annulation de nombreuses consultations ambulatoires durant la crise covid. Ce qui alimentera encore ces réserves, puisqu’on met chaque année le compteur à zéro. L’assuré genevois paie donc toujours trop, alors qu’on nous avait juré que cela ne se reproduirait plus après la modeste restitution à laquelle nous avons eu droit.» Pour le ministre genevois, le problème ne sera pas résolu sans une refonte du système: «Soit on crée un fonds national de réserves, soit on fait des réserves et des comptes cantonaux. Ce serait la seule façon de connaître la vérité.»