Il y a deux façons de se rendre à Tribschen. La route, qui fait le détour à travers la zone industrielle de Lucerne, vous fait arriver par en haut et par-derrière. A pied, par le bord du lac, parmi les cyclistes et les baigneurs, on atteint le petit port et la maison carrée aux volets verts apparaît, sur sa colline solidement pentue. La rive d’en face est dévorée par les opérations immobilières, mais en portant le regard plus loin, là où s’ouvre tout large le lac des Quatre-Cantons, on se dit que Wagner devait voir exactement la même chose.

Tribschen est un haut lieu du souvenir pour tous les wagnériens et un site public lui est entièrement consacré. Katja Flei­scher, qui dirige la maison depuis bientôt dix ans, a les mêmes origines que le compositeur: elle vient de Saxe. Ouverte de mars à novembre, la demeure reçoit 7000 visiteurs par an. «Les wagnériens viennent de tous les continents, explique la conservatrice, c’est le public indigène qui est difficile à séduire!»

Ceux qui connaissent la villa Wahnfried de Bayreuth, ses allures princières, son luxe tapageur et sa vocation incontestée de temple principal, ne peuvent qu’être frappés par la simplicité de Trib­schen. La maison vit de la beauté de la nature environnante. «De quelque côté que je me tourne c’est un enchantement, écrivit Wagner au roi Louis II de Bavière, qui payait le loyer. Je ne connais pas de plus beau lieu sur la terre.»

Naturel, certes, et bourgeois. La demeure semble bruisser encore de la vie tranquille qu’y menaient le musicien et sa famille. Le ménage était tenu par Vreneli Stocker, une perle de gouvernante.

Dans la geste wagnérienne, Tribschen se place entre le scandale de Munich – la faveur royale dont profitent Richard et Cosima rend ce couple adultère impopulaire au point qu’il doit s’exiler – et l’apothéose de Bayreuth. C’est le lieu intermédiaire où, comme on le verra, la famille recomposée se complète et se rend légitime aux yeux du monde. C’est du reste une pantoufle – unique, mais en soie – que le musée d’aujourd’hui exhibe comme trophée au rayon des dernières acquisitions.

Il aurait fallu commencer notre itinéraire par Zurich, première étape suisse dans la vie de Wag­ner. En 1849, proscrit de Saxe pour sa participation au Printemps des peuples, il avait trouvé refuge chez les Wesendonck, dans leur magnifique propriété d’Enge. Une maison de brique dans le parc, mise à disposition par ce riche industriel du textile, deviendra son Asyl. Ces lieux abritent aujourd’hui le Musée Rietberg et ses trésors d’art oriental.

Chez les Wesendonck comme plus tard chez les von Bülow, monsieur est un admirateur inconditionnel de l’artiste, madame est séduite. Il reste de cet amour pour Mathilde les Wesendonck-Lieder. Surtout, c’est dans sa période zurichoise que Wagner signe ses textes théoriques et qu’il finit le livret du Ring. A cette époque, il découvre Lucerne. La tradition veut qu’il ait posé la dernière note de Tristan au Schweizerhof, avant de partir pour Paris, en quête d’une gloire française qui résiste.

Quelques années plus tard, chassé de Munich, le musicien passe d’abord par Genève. Juste avant Noël, il loue la villa Les Artichauts, près du parc des Cropettes, où il passera l’hiver 1865-1866. Il y apprend la mort de sa femme Minna, la compagne de ses jeunes années écartée depuis longtemps de son destin. Il ne reste rien de cette campagne genevoise, détruite au début des années 1960. A proximité, une petite rue sans caractère, donnant sur les rails de Sécheron, porte le nom de Richard Wagner.

Le compositeur exilé s’installe finalement, pour six ans, à Trib­schen, une maison d’été louée au lieutenant-colonel Walter Am Rhyn.

Le 17 février 1867, Cosima y met au monde Eva. Le 6 juin 1869, c’est la naissance de Siegfried. «Le fils de Richard sera le seul représentant de son père, écrit Cosima dans son journal, il sera le guide et le protecteur de ses sœurs.» Entre les deux naissances, un autre événement familial s’est produit. Cosima a quitté pour de bon le domicile conjugal des von Bülow pour s’installer à Lucerne avec ses trois aînées, Daniela et Blandine, qui sont du premier lit, et Isolde, dont Wagner revendique la paternité. «Ma vie consiste à élever mes enfants et à recopier à l’encre ses partitions», note Cosima. «Qu’une femme remplisse aussi totalement la vie d’un homme, qu’elle soit tout pour lui de cette manière, cela n’a certainement jamais existé», avance Wagner.

Le 25 août 1870, en l’église réformée de Lucerne, le pasteur Johann Tschudi consacre enfin comme il se doit ce couple qui a déjà engendré trois enfants. La Matthäuskirche, toute neuve alors, se niche juste derrière le Schweizer­hof, en pleine ville. C’est le propriétaire de l’hôtel qui avait mis le terrain à disposition, pour satisfaire la demande pressante de ses hôtes allemands et britanniques. Le financement avait été assuré par une souscription. Sur les gravures de l’époque, le temple arbore tout le charme romantique du néogothique, au point qu’on se croirait en Angleterre. Le visiteur actuel est plutôt frappé par la froideur des lieux. Rigidité du culte? Inflexibilité des rénovations récentes? Le «propre-en-ordre» a triomphé.

En cet été 2012, le rez-de-chaussée de Tribschen semble n’at­tendre que le retour de ses illustres occupants. Les tableaux et les meubles sont à leur place, la veste et le béret de Richard sont prêts, le bonnet de Cosima également. Au salon trône le piano Erard de 1858, sur lequel Wagner joua devant Liszt toute la partition des Maîtres chanteurs de Nuremberg, achevée dans la maison.

Et voici le fameux escalier. Sur ces marches, au matin du 25 décembre 1870, Wagner dirige une aubade originale pour Cosima, dont c’est l’anniversaire. Cette œuvre est gravée dans l’histoire de la musique sous le nom de Sieg­fried-Idylle. Dans la tradition de la famille, elle est restée plus prosaïquement comme la Treppenmusik , la musique de l’escalier. Visconti a reconstitué la scène dans son film Ludwig , situant le sublime réveil de Cosima-Silvana Mangano sous l’amoureuse baguette de Wagner-Trevor Howard dans un spectaculaire escalier à double volée. En réalité, les marches de bois sont si étroites qu’on se demande où ont bien pu se tenir les quinze musiciens.

A Tribschen, Wagner termine Siegfried , travaille sur Le Crépuscule des dieux. De cette époque date aussi la réédition du Judaïsme dans la musique, signée cette fois. Ce texte, qui témoigne de son obsession antisémite, avait été publié quelques années plus tôt sous un pseudonyme.

Au premier étage, Katja Flei­scher, la conservatrice de Trib­schen, a pu donner libre cours à ses talents de muséologue. Dans la salle à manger, les sets de table permettent de faire connaissance avec les célébrités qui s’y sont assises, Nietzsche en tête. Les visiteurs sont invités à jouer sur un xylophone une berceuse composée pour Eva, ou à farfouiller dans un fichier contenant les adresses des 200 correspondants à qui Wagner écrivait ces années-là.

Avril 1872 marquera le retour en Bavière, le départ pour Bayreuth, où les plans du théâtre sont dessinés. L’idylle de Tribschen a vécu. Le démiurge, sa famille et ses admirateurs marchent vers l’œu­vre totale. «Il se veut le fondateur d’une secte qui entend remplacer l’Etat et la religion par le théâtre lyrique d’où il régnerait sur le monde», avait résumé Julius Fröbel, un compagnon du temps de Dresde. Wagner n’est jamais revenu à Tribschen. Mais ses filles conserveront un droit d’habiter à l’étage, même après l’achat de la propriété par la Ville de Lucerne, en 1931. Eva, la dernière survivante, meurt en 1942, après avoir brûlé la correspondance de ses parents. Quatre ans plus tôt, Toscanini avait dirigé, en plein air devant la maison, le concert de création du Festival de Lucerne. Une base de repli pour tous ceux qui refusaient désormais d’aller à Bayreuth ou à Salzbourg, chez les nazis.

L’année prochaine, 200e anniversaire de la naissance de Wag­ner, Tribschen devrait être à la fête. Katja Fleischer envisage de transformer la butte en «île des sons», pour attirer l’attention des badauds du coin. Elle espère en avoir les moyens. Le dernier musée lucernois purement municipal a peu d’argent. Au point qu’un projet de privatisation en faveur de la Société Richard Wagner la remplit d’espérance.

www.richard-wagner-museum.ch

«Cela n’a certainement jamais existé qu’une femme remplisse aussi totalement la vie d’un homme»