C'est un immeuble des hauts de Lausanne qui mélange dans ses couloirs l'odeur des épices et celle de l'eau de Javel. Au sous-sol, entre les bruits des canalisations et le son poussé des radios, la Croix-Rouge vaudoise et la Fondation d'aide aux requérants d'asile, mandatée par le canton de Vaud, ont ouvert en décembre dernier un centre d'aide au retour pour les Albanais du Kosovo. Des cours en vue de leur réinsertion professionnelle au Kosovo ont été organisés.

Mais le cœur n'y est plus. Depuis quelques jours, le centre convoque les requérants pour un tête-à-tête plus personnel avant le début des renvois forcés fixé par Berne au 31 mai. Plutôt que de préparer les retours, beaucoup d'entrevues consistent à persuader les requérants qu'on ne leur laisse pas le choix: ils doivent partir. Ils pourraient être près de 4000 dans le canton de Vaud à être touchés par les mesures de renvoi. C'est une estimation: les demandes de permis sont encore pendantes. Chronique d'une journée en sous-sol entre révolte, résignation et angoisse, au hasard du planning des rendez-vous.

8 h 30 - Mirifete, 29 ans: «Ici, j'ai trouvé ma liberté»

Jeans moulants, cheveux décolorés, bouche dessinée. Dans un bon français, Mirifete demande qu'on l'excuse de ne pas être maquillée davantage. Un café, et elle raconte, sans se faire prier: «Je suis arrivée en Suisse en 1989. Mais je n'ai déposé ma demande d'asile que six ans plus tard, quand j'ai été arrêtée par la police. J'ai fait mille petits boulots: baby-sitting, femme de ménage, serveuse, cuisinière, traductrice… Après mon arrivée, j'ai épousé un Albanais, qui est parti se battre au Kosovo il y a deux ans. Je n'ai plus de nouvelles de lui. J'ai vécu ensuite pendant un an et demi avec un homme qui m'a détruite. C'était un voleur et un trafiquant de drogue. J'étais très amoureuse. Je l'ai suivi jusqu'à Zurich. Je vivais comme une princesse dans un bel appartement. Je ne peux pas dire que je n'ai pas profité de son argent.

» Il a fait dix mois de prison, il est sorti et a recommencé la même vie, les mêmes délits. Aujourd'hui, je vis seule et j'aimerais le savoir loin. Je ne comprends pas pourquoi il est toujours en liberté alors que moi je devrais être renvoyée. Hier au téléphone, ma mère qui est restée au Kosovo m'a dit: Ne reviens pas. Je ne veux pas rentrer, pas dans cette ambiance-là. Ici, j'ai trouvé ma liberté, j'ai beaucoup d'amis. J'ai pris l'habitude d'être indépendante, sans ma famille que j'ai quittée à 18 ans. Je suis venue au centre d'aide au retour parce que je pensais qu'on allait me trouver un boulot, et donc que je pourrais rester. Mais on me dit que je n'ai aucune chance. Plutôt que rentrer au Kosovo, je préfère être clandestine, partir à l'étranger ou me marier. Mirifete, cela signifie: la femme au grand cœur.»

13 h 30 - Rabije, 45 ans: «Nous partons résignés»

Après Bergita, 23 ans, passée furtivement au centre et résolue à échapper au renvoi, voici Rabije, mariée et mère de trois adolescents. Elle fait face à la situation avec la force qui la porte depuis leur expulsion de la maison familiale de Peje, à la frontière monténégrine, en juin 1999. «Nous nous inscrirons pour partir, mais nous ne sommes pas volontaires. Plutôt contraints. Au moins, nous toucherons l'aide au retour. Mais je trouve notre départ injuste, alors que cela fait quinze ans que des Kosovars travaillent au noir chez vous. J'espérais qu'une famille, chassée de chez elle, aurait plus de droits. Je sais que rien ne me fera plaisir à mon retour. Là-bas, notre maison ne comporte qu'une pièce et une cuisine. Actuellement, c'est ma sœur qui y habite. Son mari est atteint du cancer. Je ne peux pas m'imaginer les chasser. Je préfère chercher un appartement ailleurs. Les enfants doivent être scolarisés, mais j'ai peur que nous n'en ayons pas les moyens. Mon mari doit retrouver du travail. Je possédais un atelier de couture, qui a été entièrement saccagé. Nous aurions voulu rester un an de plus, histoire que les enfants puissent apprendre le français.

» A notre arrivée, nous avons vécu deux mois et demi dans un bunker à Lutry, avec neuf autres familles. Juste un ventilateur qui tournait au-dessus de nos têtes. Ça m'a marquée. J'ai été bouleversée par la gentillesse des habitants de Lutry. Je ne les oublierai jamais.»

15 h 30 - Skender, 29 ans: «Le Kosovo, ce n'est pas chez moi»

Skender était paysan à Medvegje, une localité située dans la zone contrôlée par les Serbes. Il refuse de se remémorer le jour où il a dû partir avec sa femme, son enfant d'un an et demi et son bébé de cinq mois. Les larmes aux yeux, sans un mot, il écarte les mains pour montrer la taille de son bébé le jour où la police serbe les a chassés. Il est venu en Suisse parce qu'on lui avait dit que c'était le voyage le plus sûr. Un an plus tard, il faut rentrer: «Ce retour est suicidaire. Je ne vois pas pourquoi cette décision nous concerne. Le Kosovo, ce n'est pas chez moi. Mes parents vivent dans ma maison comme des otages. C'est terrible. Si je parviens à regagner mon village, je risque de me faire tuer par les Serbes. Si je survis, je vais me faire enrôler dans la nouvelle armée albanaise qui s'est créée en territoire serbe. Elle est terriblement contraignante: les frères de ma femme, réfugiés au Kosovo, ont déjà reçu leur convocation et leur uniforme pour aller se battre. Moi je ne veux pas recommencer la guerre. J'ai donc le choix entre rester clandestinement en Suisse avec mes deux petits enfants, vivre comme réfugié au Kosovo ou risquer ma peau et celle des miens à Medvegje. J'ai déposé un recours à mon avis de départ il y a dix jours. Je n'ai pas encore obtenu de réponse. Si j'avais un toit, je serais le premier à rentrer.»

16 h 30 - Rabit, 31 ans: «Nous serons trois réfugiés de plus»

Rabit n'a pas rendez-vous. Il est venu donner un coup de main au centre. Il se poste devant la carte de géographie du Kosovo et entame la conversation. «C'est de là que je viens, mon village est entièrement brûlé», dit-il en pointant les environs de Presheve, en territoire serbe également. Rabit est arrivé en Suisse il y a trois ans. On lui a refusé sa demande d'asile. «J'ai une sœur à Bussigny, un frère à Renens, avec permis d'établissement. On voudrait que je retourne au Kosovo, mais chez qui? Avec ma femme et mon petit d'un mois, cela fera trois réfugiés de plus au Kosovo. J'aimerais finir mes études de lettres à Lausanne. Je n'arrive pas à m'éloigner de l'Uni, c'est impressionnant tout ce que je peux apprendre ici.

» Mais je ne tiens pas à rester en Suisse définitivement. Mon pays, c'est là-bas. J'ai appelé mon fils Atdhe, cela veut dire Patrie. Je pensais que cela me consolerait un peu de ma nostalgie. Je fais des visites à domicile, chez mes compatriotes, pour parler du retour. Je comprends la décision de la Suisse de renvoyer les Kosovars chez eux. Mais tout le monde dit que ce retour est prématuré. Les gens doutent de l'aide qu'on pourra leur fournir sur place. Ils ne veulent même pas venir ici, au centre, parce qu'ils pensent que ceux qui suivent une formation seront renvoyés parmi les premiers.»