religion

Une lapidation qui divise les musulmans de Suisse

La condamnation de l’Iranienne Sakineh Mohammadi Ashtiani suscite le débat. Si Hani Ramadan prend la défense de cette pratique pour son effet «dissuasif», d’autres musulmans la condamnent catégoriquement

La justice iranienne a annoncé hier qu’elle poursuivait l’examen du cas de Sakineh Mohammadi Ash­tiani, une mère de famille de 43 ans condamnée à mort par lapidation pour adultère et participation présumée au meurtre de son mari. Cette affaire a suscité une vaste mobilisation internationale, et la sentence a été suspendue début juillet. Qu’en pensent les musulmans de Suisse?

Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève, relativise cette sentence. «La condamnation à la lapidation a un but avant tout dissuasif», a-t-il affirmé hier au quotidien Le Matin. Elle «est très difficile à obtenir, car pour prononcer cette sentence, le juge a besoin de quatre témoins oculaires dignes de foi. Condition quasi impossible à réaliser.» Des propos qu’il avait déjà tenus en 2002 dans une tribune publiée par Le Monde, et qui lui avaient valu la perte de son poste d’enseignant à Genève. En justifiant la lapidation, il avait enfreint son devoir de réserve et de neutralité, selon le Département de l’instruction publique.

Pour Hani Ramadan, la mobilisation occidentale pour sauver Sakineh Mohammadi Ashtiani manifeste une politique de deux poids et deux mesures. Elle est surtout un prétexte pour attaquer l’Iran. «Il est beaucoup plus facile à Madame Clinton de condamner en Iran ce qui se pratique aux Etats-Unis (ndlr: la peine de mort), dit-il au Temps. On aimerait aussi l’entendre sur les civils massacrés en Afghanistan par sa glorieuse armée.» Hani Ramadan ne doute pas de l’effet dissuasif de la peine de mort, et remarque que «la stratégie guerrière de l’Occident ne relève pas de la dissuasion, mais de faits réels, qui n’émeuvent personne. Les Américains ont menti sur les armes de destruction massive pour agresser l’Irak, et ils sont prêts à mentir à nouveau, et à amplifier le moindre prétexte, pour agresser l’Iran.»

Son frère Tariq Ramadan n’est pas sur la même longueur d’onde. Sur son site internet (www.tariqramadan.com), l’intellectuel genevois rappelle qu’il demande depuis quinze ans la cessation de l’application «des peines dites islamiques dans les pays majoritairement musulmans: que ce soient les châtiments corporels, la peine de mort ou la lapidation». «Ces applications contreviennent, au nom même de l’islam, à la justice, à la dignité et aux droits des personnes dans des sociétés où, au demeurant, le système judiciaire n’est pas transparent, pour ne pas dire clairement corrompu, et où les peines sont souvent le fruit d’instrumentalisation de la religion soit à des fins internes, soit pour se démarquer de l’Occident. Je m’oppose donc, et je condamne naturellement, l’application de la lapidation contre Sakineh Mohammadi Ashtiani. Ce ne peut pas être, ce ne doit pas être.»

En revanche, Tariq Ramadan ne signera pas la pétition lancée à l’initiative de quelques intellectuels français, comme Bernard-Henri Lévy et Marek Halter, dont il dénonce «les silences complices» en d’autres circonstances, en particulier lorsqu’il s’agit d’Israël et des «pétromonarchies amies». Les deux frères se rejoignent sur ce point: «Beaucoup de ceux qui brandissent l’épouvantail de la lapidation sont étrangement silencieux sur les exactions commises par l’entité sioniste, comme l’écrivain Bernard-Henri Lévy, qui met en avant des valeurs pseudo-intellectuelles pour diaboliser l’islam, et faire d’un pays musulman la cible potentielle d’une agression armée», affirme Hani Ramadan.

Selon le directeur du Centre islamique de Genève, «tous les imams et doctes de toutes les universités et instituts du monde musulman, du Maroc en passant par l’Egypte et jusqu’en Indonésie vous diront que cette peine est inscrite dans le droit musulman et qu’ils ne peuvent être contre. Je rappelle cependant qu’en islam, on peut substituer dans de nombreux cas le pardon au talion.»

Hafid Ouardiri, directeur de la Fondation de l’Entre-Connaissance, estime pourtant que la lapidation est une peine «barbare qui ne sert pas l’islam». Cependant, à ses yeux, l’acharnement médiatique concernant cette affaire risque d’avoir un effet contre-productif. «L’Iran est dans une logique de confrontation avec l’Occident. Or la pétition pour sauver Sakineh Mohammadi Ash­tiani a été lancée par des gens qui ne sont pas crédibles aux yeux de ce pays. Si l’Iran se sent agressé, cela va desservir la cause de Mme Ashtiani. Les ONG et les organisations des droits de l’homme dans les pays musulmans sont mieux placées pour négocier.» C’est en utilisant ces canaux que Hafid Ouardiri dit lutter actuellement pour sauver l’Iranienne.

Farhad Afshar, président de la Fédération d’organisations islamiques suisses, l’une des principales organisations faîtières qui regroupe notamment des unions d’associations communautaires (Bosniaques, Turcs, Albanais, etc.), affirme son opposition à toutes les formes de peine de mort dans le monde. Et recommande de se tourner vers le Coran: «La figure de Jésus est centrale dans le Coran, qui le considère comme un grand prophète. Or tout musulman croyant doit prendre exemple sur Jésus, qui a empêché une lapidation.» Farhad Afshar rappelle que si la lapidation est une tradition en Arabie saoudite, tel n’est pas le cas dans d’autres pays musulmans. «La plupart des intellectuels islamiques sont d’avis qu’on ne peut pas appliquer une ancienne tradition sans tenir compte de la culture et de l’époque dans laquelle elle a vu le jour.»

Quant à Nicolas Blancho, président du Conseil central islamique suisse, il refuse de commenter la condamnation de Sakineh Mohammadi Ashtiani: «Notre association se concentre sur ce qui se passe en Suisse.»

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