C'est une enquête riche d'enseignements sur les relations entre milieu de la prostitution et policiers fribourgeois que mène le juge d'instruction Reinold Raemy. Vendredi 9 mars, le magistrat a entendu l'ancien chef de la police de sûreté du canton, Peter Baeriswyl, accusé par la justice fribourgeoise d'entrave à l'action pénale et de violation du secret de fonction. Dans le dossier d'enquête se trouve un document sur lequel l'ex-policier a dû fournir quelques explications: une lettre, rédigée par lui, qui évoque les liens intimes de plusieurs policiers et de quelques personnalités fribourgeoises avec une «barmaid» de la ville.

Sa longue liaison avec cette employée d'un bar à champagne a déjà valu beaucoup d'ennuis à l'ancien chef de la sûreté: il a démissionné de son poste «pour raisons personnelles» à l'automne 1999, puis s'est trouvé sous le coup d'une enquête judiciaire. On lui reproche notamment d'avoir, alors qu'il dirigeait la sûreté, tu les menaces dont son amie aurait fait l'objet de la part d'un policier fribourgeois.

En septembre de l'année 2000, l'ancien chef de la sûreté rédige en allemand un document non signé dans lequel il rapporte les propos tenus en privé par son amie sur les relations tous azimuts qu'elle cultivait en ville de Fribourg. Cet écrit a échappé au contrôle de son auteur et a été transmis au juge d'instruction. Il fait état de menaces proférées par «trois officiers de la police criminelle» dont l'un aurait aussi entretenu des relations sexuelles avec la barmaid. En outre, un «brigadier» aurait menacé cette dernière de mort. Ce policier haut placé est un proche du chef déchu de la brigade des stupéfiants, Paul Grossrieder, également blâmé dans le passé pour avoir menacé une prostituée de son arme.

La lettre parle également des relations qu'aurait entretenues la barmaid avec des personnalités en vue du canton de Fribourg. Un élu au parlement fédéral et un journaliste alémanique figureraient notamment à son tableau de chasse. Peter Baeriswyl mentionne aussi comme annexe à la lettre «trois cassettes» qui, elles, n'ont pas été versées au dossier.

On ignore à quelles fins l'ancien chef de la police de sûreté a rédigé ce brûlot. En tous les cas, le document confirme l'ampleur des relations troubles entre policiers et prostituées du temps où Peter Baeriswyl dirigeait la sûreté, et suggère qu'elles n'étaient pas exemptes, à l'occasion, de brutalité. Le récent rapport d'expert commandé par le conseil d'Etat fribourgeois a d'ailleurs condamné ces liens, les jugeant «inadmissibles» de la part de fonctionnaires de la sûreté. Mais une source proche de l'enquête actuelle juge cette expertise lacunaire: «Le rapport ne dit pas grand-chose sur la réalité de relations entre policiers et prostituées. Ces femmes étaient utilisées par la police pour fournir des services sexuels gratuits mais aussi pour servir d'espionnes au sein du milieu. Elles étaient mises sous pression, parfois avec violence.»

Selon la déposition de son ancienne amie devant le chef de la police de sûreté Michael Perler, Peter Baeriswyl lui aurait aussi révélé l'imminence d'une perquisition au restaurant de la Grand-Fontaine, très fréquenté par les prostituées de la ville de Fribourg. Le juge d'instruction Reinold Raemy s'est refusé à tout commentaire sur ces différents aspects du dossier: «Pour l'instant, l'enquête est en cours. J'espère pouvoir donner des informations plus tard.» Selon un connaisseur du fonctionnement de la police fribourgeoise, les résultats des investigations risquent bien d'être décevants: «On ne saura jamais la vérité dans cette affaire. Les policiers se protègent entre eux et les pressions qu'ils peuvent exercer sur les filles sont trop fortes.»