Jusqu'à présent, les opposants aux nouvelles règles de solidarité financière entre communes vaudoises riches et pauvres se recrutaient essentiellement dans les milieux ultra-conservateurs de la Fédération patronale vaudoise. Ils viennent de recevoir un renfort de taille. Le Parti libéral a décidé mercredi soir, en assemblée des délégués, de refuser le nouveau fonds de péréquation prévu dans le cadre de la vaste opération de redistribution des tâches appelée EtaCom. Prise à l'issue d'un débat contradictoire animé, la décision a été très serrée: 55 voix contre 46 et 11 abstentions.

Le conseiller d'Etat Claude Ruey, qui est en charge du dossier, s'est efforcé de convaincre ses amis politiques que le projet qu'il va défendre devant le peuple (Le Temps des 25 et 26 avril) est compatible avec les principes libéraux, qu'il respecte l'autonomie communale - menacée sur la gauche par les tenants d'un taux unique–, qu'il ne réduit pas à néant la concurrence fiscale entre les communes. En vain. Préférant suivre le conseiller national Serge Beck, les délégués ont majoritairement considéré le système proposé comme démesuré, opaque dans son fonctionnement. Un argument déterminant semble avoir été la crainte que le mécanisme péréquatif n'entraîne une hausse des prélèvements fiscaux.

Bien que le parti semble coupé en deux à la suite de ce vote, ses responsables tendent à minimiser la fracture. «C'était une bonne assemblée, où chacun a pu s'exprimer, note la présidente, Claudine Wyssa. Le parti n'est pas vraiment divisé, car chez nous les fronts ne sont jamais les mêmes. Si Serge Beck et Claude Ruey s'affrontent au niveau cantonal, ils sont toujours d'accord au niveau fédéral.»

Le vote des délégués est contraire à la position défendue par les deux conseillers d'Etat, Claude Ruey et Charles-Louis Rochat, par la présidente, Claudine Wyssa, et le vice-président du parti, Pierre Rochat, le chef du groupe parlementaire, Dominique Kohli, et le secrétaire général, Olivier Rapin. Le secrétaire politique Philippe Leuba était contre, mais a observé un devoir de réserve. Certains libéraux voient dans ce vote une manifestation du fossé qui a pu se creuser ces dernières années entre l'état-major du parti et les libéraux du terrain.

Claude Ruey ne pense pas qu'il s'agisse d'une défaite. Il y voit plutôt un demi-succès: «Il est normal que les libéraux s'entre-déchirent sur un tel sujet, particulièrement sensible. Une bonne partie des libéraux viennent des régions favorisées du canton. Je savais que cela serait difficile, je m'attendais à un rejet beaucoup plus net. C'est du reste ce qui se serait naturellement produit si les dirigeants du parti ne s'étaient pas engagés fortement en faveur du projet.»

Le magistrat estime que la réforme qu'il défend avec le gouvernement est libérale dans son fondement. Mais il peut comprendre que «à première vue, des principes libéraux s'entrechoquent dans leur application concrète».

«Le rôle du chef est d'éclairer»

Lui-même avait en son temps combattu une péréquation financière défendue par Philippe Pidoux. Il a compris depuis que la qualité de la gestion ne pèse pas d'un grand poids dans la situation financière d'une commune.

Mais sont-ce les délégués qui ont mal voté, ou les dirigeants du parti qui sont en porte-à-faux? «Le rôle du chef est d'éclairer, note Claude Ruey. On se bat pour essayer de conduire une réforme, si on perd c'est le jeu démocratique.» Et de signaler les difficultés semblables que connaissent les ministres libéraux à Neuchâtel ou Genève dans des domaines proches.

Le plus déçu est le radical Pierre Grandjean, qui préside l'Union des communes vaudoises et qui défendait aux côtés de Claude Ruey le projet dont il est l'artisan. «J'ai vu deux partis, s'exclame-t-il. Celui des ténors, envoyés en tête de ligne. Et un autre, sans solution de rechange crédible, qui semblait uniquement préoccupé de lutter contre le premier.» Le vote des libéraux sera riche d'enseignements pour les défenseurs d'EtaCom. Il montre que ce projet ne suscite pas spontanément la confiance et que la crainte de la hausse d'impôt sera l'obstacle majeur à affronter.