Genève

Une longue enquête attend Pierre Maudet

Même si le président du gouvernement est entendu rapidement, les investigations et confrontations prendront du temps. A l’affaire du voyage viennent encore s’ajouter d’autres potentiels cadeaux et le rôle de plusieurs protagonistes locaux devra être éclairci

Le temps du politique n’est décidément pas celui de la justice. Depuis l’annonce assez fracassante du Ministère public genevois, expliquant son intention de poursuivre Pierre Maudet pour acceptation d’un avantage, le Conseil d’Etat attend d’y voir vite plus clair avant toute décision et le Parti libéral-radical appelle à précipiter la séance de levée d’immunité afin de permettre à son ministre de se défendre. Cette agitation va se heurter à une réalité. Même diligente, l’enquête sur l’escapade émiratie et autres petits cadeaux sera longue et approfondie.

Difficile en effet d’imaginer que l’audition de Pierre Maudet en qualité de prévenu, dûment autorisée par un vote du Grand Conseil, sera susceptible de résoudre le dossier et de ramener le calme dans la République. Ses nouvelles explications sont certes très attendues mais les protagonistes de l’affaire sont nombreux et des confrontations devront certainement avoir lieu. Sans compter les surprises qui viendront s’ajouter à ce tableau déjà coloré.

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D’autres largesses dénoncées

Ainsi, une dénonciation pénale est déjà parvenue au parquet en date du 27 août. Celle-ci émane d’un ancien partenaire en affaires d’Antoine Daher et de Magid Khoury (les deux promoteurs d’origine libanaise proches du ministre et de son chef de cabinet qui gravitent aussi dans le volet Abu Dhabi). Ce dénonciateur, désormais en conflit financier avec ses anciens associés, est représenté par Me Pierre Bayenet (par ailleurs député d’Ensemble à gauche). Il explique que Pierre Maudet et son chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne ont pu bénéficier d’autres largesses.

Dans ce courrier, le spécialiste de la rénovation cite notamment un dîner offert au restaurant «L’Escobar» et prétend que c’est en lien «avec la délivrance rapide de l’autorisation d’ouvrir l’établissement». Il mentionne aussi la fête d’anniversaire du conseiller d’Etat qui s’est tenue dans le même lieu en 2017. Celui-ci évoque encore la récolte de 35 000 francs par l’entremise de la société d’Antoine Daher pour financer un sondage Ipsos sur la cote de popularité du magistrat auquel le dénonciateur aurait lui-même participé à hauteur de 5000 francs. Enfin, il ajoute que le même promoteur aurait offert les travaux de réfection de la salle de bains au domicile du chef de cabinet.

Les protagonistes de l’affaire

Certains de ces éléments — le sondage et l’anniversaire — figurent dans la demande d’autorisation de poursuivre transmise jeudi à la Commission législative du Grand Conseil. Patrick Baud-Lavigne, entendu comme prévenu durant la même journée et assisté de Me Jean-Marc Carnicé, a dû répondre à des questions sur ce sondage, sur la fête des 40 ans de Pierre Maudet ainsi que sur le volet de l’aéroport de Genève. Le voyage d’Abu Dhabi, offert par la Maison du prince héritier de l’émirat, a été au cœur de l’interrogatoire. Des échanges d’e-mails, également transmis aux députés, confirment l’origine royale du cadeau.

Les liens entre les promoteurs actifs sur Genève, en contact régulier avec Pierre Maudet et son chef de cabinet, et le cheik Mohammed Bin Zayed al-Nahyan se seraient principalement noués par l’entremise de la famille Ghanem. Le père, Charbel Ghanem, un homme d’affaires d’origine libanaise, désormais établi dans les émirats et très proche du prince, avait défrayé la chronique au moment de ses démêlés avec la justice française. C’était dans la tentaculaire affaire Pechiney. Directeur de la société suisse Soco-Finance, il avait été condamné à Paris en 1993 à 18 mois de prison, dont 12 avec sursis, pour délit d’initié. C’est lui qui aurait activement participé depuis Abu Dhabi à l’organisation de l’escapade et qui se serait assuré de l’invitation.

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L’engrenage

Le désormais ex-chef de cabinet prétend que Pierre Maudet et lui-même auraient d’abord pensé devoir payer les billets d’avion avant qu’un courriel très officiel de la Maison du prince annonce la couleur. Tout est évidemment pris en charge pour leur venue au grand prix de formule 1 d’Abu Dhabi. Le voyage, le palace, les places pour la course automobile. Cela ne dissuade pas le conseiller d’Etat d’accepter même si des craintes pour son image se font déjà sentir. Il ne faudrait pas laisser croire qu’il se fait acheter.

C’est sans doute la préoccupation principale qui va pousser le ministre et son bras droit à, selon les termes du Ministère public, «dissimuler la véritable source de financement» du voyage au moment où un journaliste commence à s’intéresser à l’affaire. Ils se seraient retrouvés comme pris dans cet engrenage. Une séance de crise est organisée pour mettre au point une meilleure explication. En 2018, le mensonge devient de plus en plus gros allant jusqu’à attribuer cette générosité à un certain Saïd Bustany, un homme d’affaires, ami d’Antoine Daher, rencontré sur place mais qui n’a apparemment pas mis un sou dans l’invitation.

Des intérêts à creuser

La question principale qui se pose désormais est de savoir qui avait quel intérêt à cette invitation. Il y a évidemment le pouvoir émirati qui a toutes les raisons de vouloir soigner ses relations avec Genève. Mais il y a surtout cette équipe de promoteurs du cru qui semble échanger des e-mails très fréquents avec le chef de cabinet du ministre. Des messages qui montrent aussi un intérêt pour la fonction comme celui faisant allusion à la difficulté d’obtenir un permis de séjour.

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Autant dire que l’instruction sera forcément délicate et que ceux qui ont offert peuvent aussi commencer à se faire du souci. Les procureurs n’étant pas partis sur le terrain de la corruption, ils n’auront pas à démontrer que Pierre Maudet ou son chef de cabinet ont accepté ce cadeau en échange d’une décision particulière en faveur d’un tiers qui serait illicite ou abusive. L’infraction moins grave d’acceptation d’un avantage (punie d’une peine maximum de 3 ans) implique un lien prévisible entre le cadeau et l’accomplissement des devoirs de sa charge. Mais tout cela reste assez compliqué.

En l’état, le trio des procureurs estime que les éléments recueillis, et surtout les contradictions et cachotteries livrées depuis une année par les principaux intéressés, justifient une enquête plus poussée. C’est aussi l’avis du PLR qui, dans son communiqué tardif de jeudi soir, précise que «les faits mentionnés par le Ministère public méritent d’être totalement éclaircis et établis». Le parti de Pierre Maudet souhaite aussi que la justice puisse travailler dans la sérénité, ce qui est plutôt mal parti, et que la commission législative se saisisse au plus vite de la demande afin de rendre son rapport au Grand Conseil.

Examen retardé

Là encore, formalisme oblige, le rythme sera plus lent qu’espéré par le PLR. Réunie vendredi en fin d’après-midi, la commission législative n’a pas examiné la demande du Ministère public. Faute de document à disposition. Cette requête du parquet avait été transmise la veille au sautier de la République par le président du Grand Conseil, Jean Romain, avec, dit-il, «instruction de la remettre en mains propres au président de ladite commission». Le sautier n’a toutefois pas été invité à se présenter et la commission a dû traiter un autre dossier.

La prochaine séance aura lieu dans une semaine. Une fois que la commission aura invité Pierre Maudet à s’exprimer et rendu son rapport, le bureau du Grand Conseil pourra décider de convoquer une séance extraordinaire mais avec un délai d’au moins six jours. Cette séance à huis clos risque bien de ne pas pouvoir se tenir avant le 20 septembre à 22h00, date et heure qui avaient déjà été proposées pour coller à la plénière.

«Il faut respecter les procédures», souligne Jean Romain. Surtout quand l’affaire est importante.


Des députés veulent dessaisir Pierre Maudet des dossiers clés

Ensemble à gauche veut faire voter en plénière une résolution demandant que le magistrat abandonne la présidence du Département de la sécurité et la responsabilité de l’aéroport pour garantir l’impartialité de l’enquête pénale

Alors que le Grand Conseil doit décider prochainement s’il lève l’immunité de Pierre Maudet, des parlementaires genevois pourraient revenir à la charge avec une résolution d’Ensemble à gauche rédigée en mai, avant les révélations du Ministère public. Actuellement débattu en commission de contrôle de gestion, le texte exige que le magistrat abandonne la présidence du Département de la sécurité et la responsabilité de l’aéroport le temps de l’enquête pénale. Un soutien se dessine à gauche, au MCG et à l’UDC. Les Verts n’ont pas encore pris de décision.

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«Garder les dossiers de l’aéroport et de la sécurité est intenable pour Pierre Maudet, cela représenterait une erreur politique majeure», estime Jean Batou, député d’Ensemble à gauche. «Notre groupe va demander que la résolution soit débattue en plénière très rapidement.» L’élu veut croire à une majorité. «Ceux qui s’opposeront à ce que toute la lumière soit faite sur cette affaire en porteront la responsabilité. Si le parlement vote la résolution, Pierre Maudet ne pourra pas ignorer ce signal clair.»

«Lien hiérarchique direct»

Si le député socialiste Thomas Wenger doit encore discuter avec son groupe, il estime à titre personnel que «vu les liens entre la concession attribuée à la société aéroportuaire émiratie Dnata et le voyage à Abu Dhabi», la destitution du dossier de l’aéroport est inévitable. Idem pour le Département de la sécurité. «La police doit pouvoir enquêter en toute indépendance, le lien hiérarchique direct avec Pierre Maudet pose problème.» Et de déplorer que le Conseil d’Etat n’ait pas eu le «courage de prendre ses responsabilités» jeudi soir lors de sa séance de crise. Son collègue de parti Alberto Velasco estime au contraire que «le Parlement n’a pas à s’ériger en juge».

«Lever tout doute»

François Baertschi, député MCG, juge la situation actuelle intenable pour Pierre Maudet. «Il ne peut pas à la fois être sous enquête de la police et diriger administrativement ce département. Les risques d’influence ou de pressions sont trop grands.» Selon lui, Pierre Maudet doit au minimum se dégager temporairement du dossier de la Sécurité pour «lever tout doute».

Vers une élection complémentaire?

Pour le conseiller national UDC Yves Nidegger, la question des dossiers est déjà obsolète. «Aujourd’hui, la situation est bien plus grave, estime-t-il. Un conseiller d’Etat poursuivi au pénal pour corruption ne peut pas simultanément incarner l’autorité de l’Etat. Ses collègues ne vont pas tarder à s’en rendre compte et il sera suspendu. Des pressions du PLR suivront. On va vers une élection complémentaire à l’automne.»

La Constitution genevoise ne prévoit pas la possibilité de destituer un conseiller d’Etat élu. Un magistrat qui a des démêlés avec la justice peut choisir de démissionner de son propre chef ou rester en poste. Mais comment survivre politiquement le temps de la procédure?

Sylvia Revello

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