«Si le Tribunal ne condamne pas Madame W. pour enlèvement d’enfant, ce sera comme une manière d’accorder un blanc-seing à toutes les mères de cette sorte». L’avocate genevoise Caroline Ferrero Menut a été entendue. Le Tribunal pénal, présidé par la juge Brigitte Monti, a condamné mercredi cette ressortissante irano-suisse de 48 ans à huit mois de prison avec sursis. Celle-ci a été reconnue coupable d’enlèvement d’enfant, de violation du devoir d’assistance et d’éducation par négligence et de violation de l’obligation d’entretien. Un verdict rare en Suisse à l’endroit d’une mère. Des voix s’élèvent en effet pour affirmer que la justice est sourde à l’endroit des pères divorcés faisant valoir leurs droits.

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Six ans de procédures pour en arriver là, et un enfant écartelé entre des ex-conjoints que seule la haine réunit encore. Mais de cet acharnement, des plaintes pénales en cascade déposées par monsieur, de l’inflation d’appels déposés par madame aux Etats-Unis pour empêcher l’exécution du retour de l’enfant en Suisse, il n’en sera question que pour planter le décor. Car au cœur du débat figure un seul enjeu: Madame W., alors titulaire du droit de garde, avait-elle un motif plausible pour partir aux Etats-Unis avec le bébé ou était-ce dans le but de le priver de son père?

C’est bien de la deuxième option qu’il s’agit, a tranché le Tribunal. Selon ses conclusions, Madame W. a tout entrepris en vue d’empêcher le droit de visite du père, et personne ne pouvait croire qu’elle n’avait pas anticipé son départ. Si elle était convaincue de faire le bien de l’enfant, elle aurait dû se souvenir que le priver de son père est une violation du devoir d’assistance et d’éducation.

Pourtant, l’avocate de la prévenue, Me Eve Dolon, avait tout mis en œuvre pour rendre crédible le départ de sa cliente. Ce 24 avril 2011, Madame W. serait tout bonnement partie en vacances. Elle aurait voulu seconder sa sœur sur le point d’accoucher et trouver un médecin américain capable de guérir son enfant de maux suspectés – troubles alimentaires et autisme. Des affections que plus de 20 médecins suisses avaient pourtant mises en doute, renvoyant la mère à un problème obsessionnel. Son avocate a aussi tenté de réfuter l’intention malveillante dans ce départ, en vain. La mauvaise foi manifeste de l’accusée lors de l’interrogatoire n’y a sans doute pas aidé.

Des manoeuvres pour éloigner le père

Et puis il aurait fallu expliquer l’inexplicable. Car les prétendues vacances de Madame W. vont durer deux ans et demi. Une villégiature d’un genre particulier, puisque Madame W. avait pris la peine de résilier le bail commercial du cabinet où elle exerçait à Genève comme physiothérapeute et avait cessé de payer le loyer de son appartement avant son départ. «Connaissez-vous beaucoup de mères qui partent en vacances sans date de retour?», interroge Me Ferrero Menut. Et l’accusation de dénoncer aussi ses manœuvres, après la rupture, pour «saboter» le droit de visite de monsieur. Une stratégie qui pour le plaignant n’avait qu’un but: «Elle m’a dit qu’elle allait me détruire et que mon fils dirait bientôt papa à un autre homme», témoigne-t-il.

Sur ce point, il pouvait lui faire confiance. Aux Etats-Unis, Madame W. emménage bientôt avec un nouveau compagnon qu’elle aurait connu avant son départ, selon l’accusation, un homme employé à la Defense Intelligence Agency (DIA). Pour la petite histoire, différents sites internet décrivent ce dernier comme le responsable des interrogatoires à la prison de Guantanamo. De toute évidence, l’homme apportera à Madame W. un appui sans failles dans sa lutte judiciaire contre son ex-conjoint. Et se fera appeler papa.

Pendant ce temps, à Genève, Monsieur W. s’effondre, sa douleur confortée par un rapport d’expertise médicale daté de juillet 2011 et sans concessions à l’égard de la maman: il conclut que celle-ci représente un danger pour le développement de son enfant. Il décrit aussi une personnalité manipulatrice, qui a tenté d’exercer des pressions sur des intervenants au dossier. En audience, l’experte affirme aussi qu’il n’y avait aucune urgence médicale motivant le départ de l’enfant. En mars 2013, Monsieur W. se voit attribuer la garde de son fils et traverse l’Atlantique quelques mois plus tard pour aller le chercher. Depuis, Madame W., actuellement enceinte de son nouveau compagnon, n’a pas payé sa contribution d’entretien, un manquement dont le Tribunal l’a aussi reconnue coupable.

«Si c’était à refaire, je ne mènerais pas ce combat, avait déclaré le plaignant la veille. Car je considère que la discrimination de la justice à l’endroit des pères est telle que les chances de succès sont proches de zéro.» Mercredi, la justice lui a donné tort. Pour son plus grand bonheur.