Cela ne s'était plus produit depuis 1802. La cathédrale de Lausanne s'ouvre aux catholiques à l'occasion de la Journée des peuples. Une messe y sera célébrée samedi soir. D'autres occasions spéciales de ce type sont agendées en 2005 et 2006. L'ouverture de ce haut lieu du protestantisme aux autres confessions chrétiennes a pour origine une démarche du député libéral Jacques-André Haury, soucieux de défendre la fonction spirituelle du monument, par opposition aux manifestations culturelles qui s'y multiplient. L'option retenue est loin toutefois d'apporter une solution définitive à une vaste question: comment conserver une vie et un sens à ce somptueux mais écrasant héritage de pierre et de foi, alors que les fidèles ne se pressent plus dans les travées? Du culte au théâtre, en passant par l'enseignement et la politique, les Vaudois ont donné au fil du temps diverses fonctions à leur cathédrale, toujours en étroit rapport avec la cité. «Je n'ai jamais pu savoir si je la trouve belle ou non, tellement elle fait partie de moi-même», disait Charles-Ferdinand Ramuz. Le Temps a visité le monument avec Claire Huguenin, qui en est l'historienne et l'archiviste, et Bernard Reymond, ancien pasteur et professeur de théologie.

Les bâtisseurs

Lausanne fait partie de la première vague des cathédrales gothiques qui, au XIIe siècle, s'élèvent sur l'Europe occidentale. La société baigne dans la spiritualité, mais le prestige n'est pas absent de ces réalisations. Plus c'est haut plus c'est beau, et les chanoines délient les cordons de la bourse. Pour l'essentiel, le bâtiment sera réalisé en moins d'un siècle, soit plutôt rapidement. Un seul des maîtres architectes a laissé son nom, Jean Cotereel, et peut-être son visage sur un chapiteau.

Le 20 octobre 1275

Pour la consécration de la cathédrale, l'évêque Guillaume de Champvent réussit un coup de maître. Il accueille le pape, Grégoire X, et l'empereur, Rodolphe de Habsbourg, ce qui fait de l'événement un véritable sommet de l'équilibre Eglise-Empire. Sur l'une des routes de Saint-Jacques-de-Compostelle, Lausanne est un pèlerinage marial fréquenté: les miracles de Notre-Dame de Lausanne sont bien connus. Les Grands Pardons attirent la foule. Au Moyen-Age, la nef se remplit d'autels particuliers, où les messes donnent lieu à un va-et-vient continu, tandis que les artisans travaillent à proximité immédiate. La rue principale entre le Château de l'évêque et la basse ville passe du reste par le porche d'entrée de l'église.

La dispute de Lausanne

A peine ont-ils occupé le Pays de Vaud (1536) que les Bernois, fraîchement réformés, convoquent l'assemblée de théologie qui décidera de l'orientation religieuse du bailliage. La Dispute se tient dans la nef, en public, mais son issue ne fait aucun doute. Seul un courageux médecin défendra l'Eglise ancienne, face à Farel, Viret et Calvin. Nullement iconoclastes, les Vaudois épargneront les précieux portails gothiques, mais la Réforme n'en changera pas moins le visage du sanctuaire, rebaptisé Grand Temple. Les images disparaissent. Le lieu de culte est installé transversalement, face à la chaire. Les stalles du chœur, qui constituaient jusqu'alors le domaine réservé des chanoines, accueillent les premiers cours de théologie, en attendant la construction de l'Académie, tout à côté. Chez les réformés, l'enseignement et la prédication prennent le pas sur les sacrements. Et le dimanche sur tous les autres jours de la semaine: pour la cathédrale et son public, la réforme entraîne un rétrécissement considérable des activités.

Un nouveau jour se lève

En 1802, la République helvétique est repliée à Lausanne. Pour les représentants catholiques de ce régime en perdition, Joseph Favre, curé d'Assens, célèbre la messe dans le chœur – pour la première fois depuis 1536, la dernière avant 2004. L'année suivante verra la naissance du canton de Vaud et son entrée dans la Confédération. Dès lors, la cathédrale devient le lieu de toutes les célébrations du nouveau pouvoir cantonal, le cadre privilégié de la pompe vaudoise. On y consacre les pasteurs, assermente les ministres, célèbre le centenaire puis le bicentenaire du canton. Même si elles ont abandonné récemment la grande tenue de la veste noire et du pantalon rayé (VNPR), les autorités vaudoises élues continuent tous les quatre ans de défiler entre le château – elles y ont succédé aux évêques et aux baillis – et la cathédrale. En 1972, lors des promotions, un discours incendiaire du collégien Pierre Zwahlen déclenche une «affaire» mémorable pour la génération post-soixante-huitarde et que Jacques Chessex a évoquée dans son roman L'Ogre.

L'héritage de Viollet-le-Duc

En 1872, alors que la tour lanterne menace de s'effondrer, l'Etat fait appel à Viollet-le-Duc. C'est la star de l'époque. Avant de mourir à Lausanne, le grand architecte sauvera l'équilibre du monument et lui donnera aussi le profil qui nous est familier. Trente ans plus tard, de nouveaux restaurateurs critiqueront son œuvre, mais lui rendront hommage en prêtant ses traits au roi David du portail principal. Cette tradition de représentation s'est poursuivie jusqu'à nos jours: en cherchant bien, on découvre sur la tourelle nord la tête de Jean-Pierre Dresco (1998), le dernier des architectes cantonaux à avoir été ipso facto architecte de la cathédrale. Dans un canton frappé par les difficultés financières, la cathédrale semble bien être la dernière valeur suffisamment consensuelle pour que l'argent public continue d'y couler à flots, qu'il s'agisse de conduire un chantier quasi permanent ou d'acquérir aux Etats-Unis un nouveau grand orgue.

Les nouveaux mystères

L'ouverture de la cathédrale aux catholiques ne fait que prolonger la volonté œcuménique dans laquelle Lausanne s'est inscrite au cours du XXe siècle. La conférence mondiale de «Foi et Constitution», l'un des deux mouvements à l'origine du Conseil œcuménique des Eglises, qui s'y est tenue en 1927, est restée dans les annales. Quant à la culture, que d'aucuns redoutent de voir se substituer au culte, elle y est présente depuis fort longtemps. Vers 1830, la Société helvétique de musique y donnait des concerts monstres. En 1866, on y a même réuni 400 fanfares, non sans s'être assuré au préalable que les murs du vénérable monument résisteraient à cet assaut sonore. En 1975, le 700e anniversaire de la consécration a été célébré par un grand spectacle, La Pierre et l'Esprit, sur un texte de Géo Banc et une musique de Julien-François Zbinden. Au grand effroi de la droite vaudoise, la mise en scène en avait été confiée à Charles Apothéloz, qui passait pour un gauchiste et à qui ce succès ouvrira la voie de la Fête des Vignerons. On tente depuis peu de relancer de grands jeux dramatiques d'inspiration biblique, lointainement inspirés des mystères médiévaux. Les prochains spectacles auront lieu en 2006. L'exemple vient de loin et de haut: c'est dans la cathédrale de Lausanne, en 1550, alors qu'il était professeur de grec à l'Académie, que Théodore de Bèze a créé son Abraham sacrifiant, oeuvre considérée comme la première tragédie classique du théâtre français.