Les policiers genevois ont-ils encore la moindre idée de ce que veulent dire éthique et procédure? Jeudi, un communiqué sibyllin annonçait l'arrestation d'un sous-brigadier (lire ci-dessous). Une nouvelle affaire qui intervient dans la foulée de la bavure de l'université. Celle où quatre gendarmes ont soutiré 200 francs à un requérant considéré sans autre forme de procès comme coupable du vol d'un baladeur, et qui démontre l'existence d'un grave problème de repères. De par sa nature, ce type d'intervention paraît encore plus inquiétant que certains dérapages musclés. Pour expliquer pareil arbitraire, les uns et les autres se gargarisent de l'éternel argument du malaise, comme du manque d'effectifs ou du défaut d'encadrement. Force est de constater que ces pistes ne suffisent plus à expliquer la multiplication des dérives. C'est vers le sommet de l'institution qu'il faut regarder pour comprendre les causes de ce flottement général. Tant le Département de justice et police, dirigé par Micheline Spoerri, que le Ministère public du procureur général, Daniel Zappelli, manquent de colonne vertébrale. Pour nombre d'observateurs, c'est là que réside le nœud du problème. Explications.

 

Le couplet de la transparence

A chaque nouvelle bavure policière, l'autorité politique réagit en assurant qu'elle se montrera sans complaisance. Le président du Conseil d'Etat, Robert Cramer, s'est même fendu d'un couplet sur la transparence comme cause d'une plus grande visibilité des dysfonctionnements actuels. Transparence qu'il sied de relativiser, car on est encore loin d'une sorte de divulgation spontanée des faux pas. Tant pour les coups de poing des Fêtes de Genève que pour la fouille de rue, la hiérarchie a réagi à ce qui allait de toute manière être débattu sur la place publique. Dans la récente affaire de l'université, c'est bien le quidam délesté qui a alerté les médias.

Plutôt que de transparence, il serait donc plus juste de parler d'évolution du discours. Sur ce point, la réaction est certainement plus prompte et la police ne cherche plus d'entrée de cause à dire que c'est de la faute au plaignant. En matière d'information, le Département semble avoir tiré quelque leçon de l'affaire de la balle colorante. Cet incident était devenu un véritable brûlot politique après que le chef de la police de l'époque eut été muselé durant trois jours par Micheline Spoerri. Aujourd'hui, on tergiverse moins. On dit. On répond. On s'excuse, même. Et ce au grand dam des syndicats de police, qui trouvent que tout ceci va un peu trop loin.

 

Une politique réactive

Si l'information passe mieux, le message de l'autorité n'est pas toujours clair. De manière plus générale, la conseillère d'Etat libérale donne l'impression de mener une politique réactive et peu structurée. Alors que le manque de moyens devrait impliquer des choix, tout devient «sa première priorité»: lutte contre la violence conjugale, surpopulation de Champ-Dollon, police de proximité, poursuite des chauffards. On se souviendra à ce propos que le Parti libéral avait fait en 2002 «un programme pour la justice» qui prévoyait a contrario plus de clémence envers les automobilistes et que Daniel Zappelli avait le projet d'assouplir les directives de son prédécesseur en la matière. Depuis, le vent a tourné au niveau européen et la nécessité de contrer la délinquance routière s'impose même à nos édiles.

Au menu des évolutions, Micheline Spoerri annonçait hier dans les colonnes de la Tribune de Genève que les prérogatives des agents de sécurité municipaux devraient être élargies à la surveillance des lieux publics, alors qu'en mars, la magistrate disait au Temps que les jours de ces mêmes ASM étaient comptés. On se rappelle aussi que la responsable du DJPS avait dit qu'elle passerait l'éponge sur les actions syndicales musclées de la police. Déclaration que le Conseil d'Etat a rattrapée quelques jours plus tard en annonçant de timides mesures. Sans oublier l'interminable procédure de recrutement du chef de la police judiciaire, qui a abouti à la nomination de Mario Chevalier, malgré le fait que ce dernier ne remplissait pas les critères posés et qu'il avait fait l'objet d'un blâme pour avoir entonné des chants aux relents nazis lors d'une soirée de bureau trop arrosée. Un choix que d'aucuns trouvent inapproprié dans le contexte actuel, où la nécessité d'avoir des chefs exemplaires semble plus que jamais s'imposer.

 

Un procureur général absent

En tant que super-chef de la police judiciaire et garant de l'ordre public, le procureur général a aussi un rôle à jouer en matière de directives et de déontologie. Sur ce terrain, Daniel Zappelli s'est plutôt distingué par son absence. On a peine à trouver une ligne claire et perceptible par le gendarme de base, susceptible de lui rappeler qu'il se doit – plus que tout autre citoyen – d'être irréprochable. D'aucuns trouvent même que le magistrat se montre trop proche de certains membres du corps de police. Un manque de distance qui peut se révéler problématique quand il s'agit de prononcer des sanctions contre ses représentants. Par contre, le procureur général a pris la peine de rendre une ordonnance sévère qui inflige une peine de six mois à une jeune mère camerounaise pour dénonciation calomnieuse envers des agents. Une affaire qui rebondira au tribunal.

Le seul domaine où le message et les moyens se rejoignent est celui de la lutte contre les dealers de rue. Daniel Zappelli s'est d'emblée rangé derrière la politique prônée par la présidente et dont la task force drogue est devenue le symbole. Au-delà des discours sur la nécessité et l'efficacité de telles mesures, cette manière de vanter le travail d'une équipe d'intervention aux méthodes parfois musclées n'est pas sans danger et peut être comprise par de jeunes recrues comme une incitation à rouler les mécaniques. Surtout à l'heure où les policiers genevois ont montré qu'ils avaient peine à prendre leurs distances avec les événements ou à se rappeler le principe de proportionnalité.