«Ces deux hommes sont en phase finale, ils seront expulsés.» Le conseiller d'Etat vaudois Jean-Claude Mermoud n'en démord pas: les deux Kosovars célibataires placés en détention administrative à Frambois (GE) seront renvoyés dès qu'un avion spécial aura pu être affrété pour eux et quelques autres. Le ministre UDC, responsable politique de l'asile dans le canton, ne se sent nullement mis en difficulté par la polémique lancée la semaine dernière par les milieux de défense de l'asile. «Nous avons suivi une procédure méticuleuse», assure-t-il, tout en défendant son chef de service, Henri Rothen, dont Jeunesse socialiste a réclamé la tête (LT du 26.03.2005).

Les deux frères, 23 et 24 ans, se prénomment Abid et Anel. Ils ont été arrêtés le 14 mars, alors qu'ils se rendaient à leur travail, et placés dans le centre de détention administrative des cantons de Genève, Vaud et Neuchâtel à Satigny (GE). Domiciliés dans la région de Vevey, ils travaillaient sur appel dans une entreprise de déménagement. Menés à Kloten en vue d'un vol pour Belgrade, ils ont refusé de monter à bord librement, ce qui, s'agissant d'un vol de ligne, a empêché leur départ.

Sur le fond, le renvoi de ces deux requérants déboutés est entièrement en conformité avec le programme annoncé en janvier par le Conseil d'Etat. Ce sont des éléments de forme qui ont provoqué la colère de la Coordination asile et des députés de gauche appartenant au «groupe de contact» régulièrement informé par le gouvernement. D'une part, les deux hommes ont été arrêtés sans avertissement préalable, contrairement aux promesses. D'autre part, le chef du Département et son chef de service auraient donné au groupe de députés de fausses indications sur des éléments pénaux de ces dossiers.

Sur le premier point, Jean-Claude Mermoud assure que les deux hommes avaient été dûment avertis par écrit et par oral qu'ils devaient partir, qu'ils avaient tout aussi clairement signifié leur refus et que dès lors «l'Etat n'allait pas encore réserver des places pour rien». Sur le second point, Jean-Claude Mermoud s'abrite derrière la confidentialité des propos tenus devant le groupe de travail. «De toute manière, insiste-t-il, il n'y a aucun rapport entre le contenu des dossiers et la détention en vue de renvoi.» Celle-ci menace de la même manière la quinzaine d'autres célibataires qui refuseraient de partir.

Selon la Coordination asile, le seul reproche que l'on puisse adresser à l'un de ces deux détenus est une conduite sans permis. Anel et Abid ont en revanche pour frère aîné un triste personnage. Amel, 25 ans, vient d'être condamné à 5 ans de prison pour séquestration, viol et blessures de deux prostituées. Lui aussi requérant débouté, mais non compris dans le groupe des «523», il sera expulsé après avoir purgé sa peine. Tous trois appartiennent à une famille de dix enfants, arrivés en Suisse en 1999 avec leurs parents. Père, mère et cinq enfants mineurs sont au bénéfice d'un permis humanitaire pour raisons de santé. Les deux détenus de Frambois n'ont approché que récemment la Coordination asile, qui s'est entretenue avec eux dans leur prison par traducteur interposé.

Les militants de l'asile n'ont pas perdu l'espoir d'empêcher l'expulsion des deux hommes. Certains députés du groupe de contact envisagent une action parlementaire.

Cette affaire est symptomatique de l'ambiguïté de la politique menée par le gouvernement vaudois. Depuis le début de la crise, il fait souffler le chaud et le froid, tente de dissoudre le problème dans des groupes de travail, tout en voulant prouver qu'il est aussi capable d'appliquer les lois. Outre la démonstration de force, le renvoi d'un certain nombre de requérants – fût-ce une poignée de célibataires choisis par élimination – aurait une autre utilité pour l'autorité. Il pousserait d'autres requérants à s'inscrire aux programmes d'aide au retour, inutiles sans élément de contrainte.

Après le délai de trois mois émis en janvier, le moment approche où le Conseil d'Etat devra prendre de nouvelles déterminations. Le «groupe d'analyse» réunissant des représentants de l'administration, des églises et des partis politiques s'apprête à remettre au Conseil d'Etat le résultat de ses travaux. Suscité par une main tendue du gouvernement, ce groupe avait commencé dans la méfiance: les Verts, le POP ou Amnesty International ont refusé d'y participer. Ses conclusions ne seront pas unanimes. Les partis du centre droit ont déserté: au lieu de favoriser les retours, le groupe vise plutôt le maintien de tous les requérants, reprochent-ils. Là aussi, l'ambiguïté était présente dès le départ, le Conseil d'Etat ayant encouragé les participants à «écrire une page blanche».