«C’est le monde à l’envers», a commenté un représentant de la Lega Nord italienne à l’annonce, fin janvier, de la création de la Lega Sud tessinoise. D’un côté et de l’autre de la frontière, la nouvelle a fait l’effet d’un pavé dans la mare. Et si des listes pour les élections cantonales du 19 avril n’avaient pas été déposées ce lundi, on pourrait presque penser à un canular.

«La Lega du sud de la Suisse se relie («si lega» en italien) à la Lega du nord de l’Italie», explique, très sérieux, le fondateur du nouveau mouvement, Luciano Milan Danti, employé communal de 33 ans du village de Ronco sopra Ascona, au-dessus du lac Majeur. Mais pourquoi une nouvelle Lega au Tessin? Une provocation?

«Nous sommes différents de la Lega des Tessinois car nous regardons vers le sud, et ne voulons pas ériger, comme elle, de mur à Chiasso. C’est en fait la Lega qui devrait changer de nom, pas nous», lance, provocateur, Luciano Milan Danti, en faisant allusion à la polémique déclenchée par le choix du nom justement. Lui-même est un ancien membre de la Lega tessinoise.

Les frontaliers, cheval de bataille et boucs émissaires de la Lega des Tessinois, constituent sans aucun doute la différence majeure entre la nouvelle et l’ancienne Lega. En tirant à boulets rouges sur les frontaliers, désignés comme «responsables de tous les maux, des sorcières», la Lega n’a résolu aucun problème, bien au contraire, elle a semé la haine, dénonce Luciano Milan Danti.

L’indépendance et la «Grande Lombardie»

Ce Tessinois de mère serbe, qui se dit très lié à ses origines balkaniques, voit les frontaliers comme une ressource pour le Tessin, à condition d’introduire un salaire minimal – ou des salaires minimaux dans toutes les catégories professionnelles – pour endiguer le phénomène du dumping salarial. Il montre du doigt la Lega des Tessinois: «Elle est la première à combattre le salaire minimal!»

Le discours syndicaliste ne semble pas loin. «Je ne suis ni à gauche, ni à droite, mais identitaire», se plaît à dire Luciano Milan Danti, qui considère comme dépassé et inutile le classique affrontement gauche-droite. Un ex-socialiste, ancien vice-président du PS tessinois, est candidat à ses côtés au Conseil d’Etat.

L’identité, c’est un thème dont aime parler le nouveau leader politique, écrivain à ses heures. Ses idées sur la question ont fait dire à Attilio Bignasca, frère du fondateur de la Lega des Tessinois Giuliano Bignasca, qu’il était «mégalomane». Car le «rêve» du jeune Tessinois est de recréer la «Grande Lombardie» historique, qui va du Gothard à Pavie.

«Le Tessin est partie intégrante du territoire lombard, dans notre culture et notre identité, nous sommes Lombards, argumente Luciano Milan Danti. Notre canton est le premier employeur de la Lombardie et, pour nous, elle est une richesse, une réalité économique en mesure de se substituer à la Suisse.»

Le plan de bataille du sécessionniste est ambitieux: annexer la Mesolcina (partie italophone des Grisons) et déclarer l’indépendance du Tessin (après la modification nécessaire de la Constitution fédérale). Puis, une fois que le séparatisme aura vaincu en Lombardie, s’unir avec celle-ci. Dans un premier temps, il s’agira d’intensifier et d’améliorer les relations avec les voisins du sud.

Au sud justement, la Lega Nord s’est distanciée du nouveau mouvement (à l’exception du secrétaire de la province de Novara) et a confirmé son attachement à la Lega de Giuliano Bignasca, «la seule Lega au Tessin». Pourtant, les attaques répétées de celle-ci contre les frontaliers avaient fâché à plusieurs reprises le grand frère lombard.

Des pressions auraient-elles été exercées par la Lega des Tessinois, comme le laisse entendre Luciano Milan Danti? Des pressions qui au­raient aussi poussé l’ex-leader de la Lega Nord Umberto Bossi, avec qui le jeune Tessinois pose sur une photo postée sur Facebook, à renoncer finalement à assister à la conférence de presse à Bellinzone. Cinq sympathisants de la Lega Sud, dont un ex-léguiste, ont «pris peur face aux insultes sur les réseaux sociaux et quitté le mouvement». Restent actuellement quatre adhérents, tous en lice pour le Grand Conseil.

Luciano Milan Danti est-il un doux rêveur, et son mouvement ne sera-t-il qu’un feu de paille? Ou bien saura-t-il donner une voix aux Tessinois proches des idées de la Lega, mais lassés qu’on tire systématiquement sur le frontalier? Réponse le 19 avril prochain.