Une nuit, sur la route du Saint-Bernard

Les gardes-frontière valaisans ne font pas qu’arpenter la route. Ils survolent aussi en hélicoptère les sentiers vers l’Italie

Aux cols, le nombre de passeurs a triplé en 2013

La votation du 9 février sur l’immigration a remis nos frontières sur le devant la scène. Nous avons donc décidé d’aller voir ce qui s’y passe, de Chiasso au col du Grand-Saint-Bernard, en passant par Bâle, Sauverny et Vallorbe.

Il est 21 h quand les gardes-frontiè re prennent leur service, cette nuit de juillet, sur l’axe du Grand-Saint-Bernard. Pierre* a trente ans de service. C’est lui qui dirige le trio d’in­tervention au départ du poste d’Orsières. L’équipe charge son matériel dans une fourgonnette, notamment un appareil mobile pour la reconnaissance des empreintes digitales. «Cela nous permet de savoir si des personnes sont recherchées ou, s’il s’agit de migrants, de savoir s’ils ont déjà été enregistrés dans un autre pays européen», explique Henri* en transportant la machine.

Le trio se poste à l’entrée de Sembrancher. «Pendant deux heures, nous allons faire les contrôles avec la police cantonale, avec qui la collaboration est excellente», explique Pierre. Sous la pluie et dans la nuit, Jacques* s’élance sur la route et arrête les voitures qui montent d’un geste précis de sa torche. Le trio raconte la drogue ou l’argent liquide parfois cachés dans le tableau de bord, qu’ils parviennent à détecter. Mais il ne se rappelle d’aucune arrestation récente de migrants sur la route du col.

Pourtant, le nombre de passeurs arrêtés en Valais est passé de 4 en 2012 à 15 en 2013. C’est l’une des évolutions récentes les plus marquantes à la frontière sud du canton. Les statistiques 2014 ne sont pas encore officielles mais la tendance est à l’augmentation. Le constat est semblable au Ministère public valaisan qui, s’il ne tient pas de statistiques précises des dénonciations de passeurs, évalue le nombre de ces dossiers à 5 en 2013 et à déjà 5 pour les six premiers mois de 2014. Tous ont été traités par l’Office du Ministère public du Haut-Valais, ces arrestations ayant eu lieu sur la route du Simplon. «Les passages par le col y sont plus fréquents qu’au Grand-Saint-Bernard», explique François Brun, porte-parole du Corps des gardes-frontière Vaud-Valais. «Mais ce n’est pas du tout comparable à la situation pendant la guerre des Balkans», estime Jacques. «A cette époque, il y avait beaucoup de contrôles dans les trains entre Domodossola et Gondo et les migrants se rabattaient souvent sur les routes de montagne», explique-t-il. Aujourd’hui, il y a 100 gardes-frontière pour couvrir l’entier du territoire valaisan et il est impossible de contrôler tous les trains.

En 2013, le Saint-Bernard a cependant connu plusieurs affaires de passeurs. En octobre, alors que la route venait de fermer, deux d’entre eux ont été arrêtés le même week-end par les autorités italiennes. «L’un a été lourdement condamné parce qu’être passeur était sa seule activité», explique François Brun. Ils étaient Erythréens, résidant en Suisse. La même année, c’est un minibus avec 11 passagers qui a été intercepté par les gardes-frontière valaisans, avec pour conducteur un passeur érythréen domicilié en Valais. Un autre convoi a été intercepté au Châtelard. «Les migrants paient pour être conduits jusqu’à l’entrée du tunnel ou jusqu’au col, explique François Brun. Ils passent la frontière à pied et retrouvent le passeur en Suisse, le plus souvent pendant la nuit ou quand la route du col est officiellement fermée.» Sur le terrain, les hommes préfèrent parler d’anecdotes anciennes. «Refouler les migrants, c’est une partie du métier que je n’aime pas, confie François Brun, à quelques mois de la retraite. Ces gens sont souvent complètement démunis, et nous devons les renvoyer sans savoir ce qui les attend de l’autre côté», explique-t-il.

Pierre se souvient plus volontiers d’avoir contrôlé les papiers d’une femme au Saint-Bernard. «Toutes les alarmes sont passées au rouge quand j’ai vérifié son identité», raconte-t-il. C’est la seule fois de sa ­carrière qu’il a été confronté à un cas de terrorisme. «La femme avait or­ganisé l’attentat qui a tué d’Aldo Moro», explique-t-il. Le président de la Démocratie chrétienne italienne avait été enlevé puis assassiné en 1978 à Rome par le groupe terroriste d’extrême gauche des Brigades rouges.

Il est un peu plus de minuit quand le trio installe sa fourgonnette au Grand-Saint-Bernard, à l’endroit où la route du col rejoint celle du tunnel. Le vent est froid et la nuit calme. Le trio redescend jusqu’à Martigny, où il contrôlera aussi la sortie des discothèques. Il finira sa ronde au petit jour. Quelques jours plus tard, c’est dans un hélicoptère de l’armée que les gardes survolent les sentiers de montagne entre l’Italie et la Suisse. A la Fenêtre de Durand, deux touristes hollandais contemplent le paysage. Au Grand Col Ferret, quelque 1000 touristes par jour font le tour du Mont-Blanc. «La surveillance héliportée nous a permis de démanteler un important trafic de sonnettes de vaches entre la Suisse et l’Italie, il y a quelques années», explique Jacques, pendant que son collègue contrôle les papiers d’une mule française qui porte les bagages d’une dizaine de personnes parties bivouaquer. Ici aussi, tout est calme . * Noms connus de la rédaction

Cinq passeurs ont déjà été dénoncés au Ministère public valaisan depuis le début de 2014